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samedi 26 avril 2014

De l'AG au Groupe G

Le 25 novembre 1941, le Bureau de l’Association générale des étudiants (AG) - fédérant les Cercles facultaires - apprend que les autorités allemandes ont nommé des professeurs à l’ULB et que le Conseil d’administration de l’Université s’y oppose et ordonne la suspension des cours.

Le jour-même, le Comité de l’AG ­- jugeant que les décisions allemandes « s’avèrent suspectes en ce sens qu’elles peuvent posséder d’autres motifs que l’intérêt de la science » - vote une résolution dans laquelle il approuve pleinement l’attitude de l’Université et « décide que les étudiants s’abstiendront de suivre les cours jusqu’à nouvel ordre, même si ceux-ci venaient à reprendre sous l’effet d’une contrainte émanant d’une autorité étrangère à l’Université. »

Le 26 novembre, les autorités d’occupation suspendent le Conseil d’administration de ses fonctions et exige la reprises des cours. Afin de riposter aux avis du Commissaire allemand, le Comité de l’AG confirme l’ordre de grève des auditoires - qui sera suivi - et précise : « Nous affirmerons notre volonté de défendre jusqu’au bout les principes, les doctrines et le patrimoine intellectuel de l’Université Libre de Bruxelles. […] Les événements nous verront unis et résolus. Ils réaliseront la solidarité totale de notre corps universitaire qui répond NON ! à ceux qui voulaient nous soumettre. »

Fidèle à sa parole, l’Association générale organise dès le 30 novembre des permanences et conseille aux 2700 étudiants de s’y adresser pour recevoir des instructions et se maintenir en contact avec leurs camarades. Puis, début décembre, l’AG souligne par lettre circulaire qu’il est urgent d’organiser l’activité scientifique des étudiants « jusqu’au moment où l’apaisement du conflit leur permettrait de se présenter aux examens. » Le Comité demande donc aux étudiants de former « des groupes d’étude dont un responsable se mettra en contact avec les délégués des offices des cours ». L’AG annonce également qu’elle va « organiser, dans chaque Cercle facultaire, des séminaires d’étude. »

A ce moment, l’AG prend des précautions. Le président de l’AG, Jean Mardulyn, convoque certains étudiants impliqués dans la Résistance. Sous le nom de « Rassemblement estudiantin » est ainsi créée une organisation illégale destinée à doubler l’AG si celle-ci était interdite ou si ses dirigeants étaient arrêtés.


Le 9 décembre 1941, l’Administration militaire « ordonne » la fermeture de l’ULB et transfère toutes les attributions du Conseil d’Administration au Commissaire allemand en charge l’Université.

Des sanctions sont prises contre les membres du Conseil d’Administration de l’Université et les membres du Comité de l’AG. Cinq membres de l’AG, dont le président, sont incarcérés temporairement à la prison de Saint-Gilles ou à la citadelle de Huy.

A partir de cette date, l’AG, l’Union des Anciens Etudiants et le Corps professoral vont créer une Université dans la clandestinité avec l’aide de la Ville de Bruxelles. Par la suite, nombre d’étudiants poursuivent leurs études à Liège ou Louvain.

Le Groupe G

Par son action, l’Association générale a participé à la diffusion d’un état d’esprit et de pratiques propres à la Résistance.

De nombreux dirigeants de Cercles étudiants qui ont vécu côte à côte les années politiquement tendues de la guerre d’Espagne (1936-1939) à l’Occupation s’engagent d’ailleurs dans le combat antinazi, avec les Etudiants socialistes unifiés (1), dans les Partisans armés (2) (proches du Parti communiste belge) ou dans le Service de sabotage Hotton (fondé en 1940 par treize ULBistes, dont plusieurs membres des Etudiants Wallons). Beaucoup le paieront de leur vie.

D’autres se rendent en Angleterre pour se mettre à la disposition du gouvernement en exil.

En 1942, le Groupe G - l’un des réseaux de Résistance les plus performants - se forme autour de Jean Burgers, de Richard Altenhoff et de Robert Leclercq (trois Anciens du Cercle du Libre Examen) ainsi que d’Henri Neuman (ancien président du Cercle de Droit). Parmi la trentaine d’ULBistes qui les rejoignent bientôt, figurent des signataires de la résolution de l’AG du 25 novembre 1941, dont Jean Mardulyn et Richard Lipper (Bureau de l’AG) et René Ewalenko (président du Cercle Solvay). Citons également André Wendelen (ex-président du Cercle de Droit) et Christian Lepoivre (ex-président du Librex), parachutés de Londres. (3)

Jean Burgers, exécuté par pendaison à Buchenwald en septembre 1944, à 27 ans.

Né au sein de notre Alma Mater, le Groupe G rassemble plus de 3000 hommes et femmes, au-delà des barrières politiques et religieuses. Leur but : freiner et si possible détruire l’apport économique et industriel que la Belgique est contrainte de fournir à l’Occupant, en sabotant les moyens de communication (chemin de fer, voies navigables et routes) ainsi que le transport d’énergie électrique.

Pour mener à bien son objectif, le Groupe s’est structuré sur le modèle souple d’une entreprise : le pays est organisé en dix régions, subdivisées en secteurs et cellules. L’Etat-major national centralise les informations (à Bruxelles) et décide des actions mais chaque région et cellule dispose d’une autonomie de décision dans le cadre de directives d’ensemble. C’est l’Etat-major qui se charge de l’approvisionnement financier et matériel (notamment en armes) des différentes sections, avec principalement l’aide de Londres.

Afin de concilier les nécessités d’une action collective et d’une discipline librement consentie avec une conception démocratique de l’organisation, les dirigeants du Groupe, Jean Burgers (arrêté en mars 1944) et Robert Leclercq, choisissent de dialoguer et donc de se déplacer pour régler les conflits internes et les questions de fond.

Si les sabotages sont préparés de manière théorique, les conséquences de chaque action menée sont en effet pesées et débattues. D’une part, le Groupe G tient compte d’éventuelles représailles allemandes sur la population et veille à ce que l’endommagement d’un outil de production n’entraîne pas la déportation d’ouvriers belges vers des usines allemandes. D’autre part, le Groupe s’attache à « ne détruire ou ne paralyser définitivement qu’un minimum d’équipement durable, de manière à restaurer rapidement la capacité productive de la nation et le plein emploi de ses travailleurs, une fois le pays libéré. »

Le succès de ses actions, le Groupe le doit à l’apport des scientifiques et des civils. Des professeurs de l’ULB - comme Jean Lameere - et des assistants déterminent non seulement avec précision la manière la plus efficace et la moins onéreuse de détruire des écluses, des aiguillages de chemin de fer ou des pylônes électriques mais mettent aussi au point les explosifs et les détonateurs. Les industriels, les cheminots, les éclusiers - comme tant d’autres citoyens ordinaires qui constituent la base du Groupe - fournissent des renseignements techniques précieux.

Un des célèbres faits d’armes du « G » est la « Grande coupure ». Le soir du 15 janvier 1944, entre 20 et 23 heures, de La Louvière à Courtrai, 28 pylônes essentiels et difficiles à réparer sont abattus à l’explosif. Cela paralyse les usines d’armement de la Rhur, qui s’approvisionnent en énergie en Belgique. L’Allemagne perd ainsi plusieurs milliers d’heures de travail, ce qui représente plusieurs centaines d’avions, de chars et de sous-marins qui n’affronteront jamais les Alliés. C’est probablement le plus bel exemple d’une action scientifiquement étudiée et coordonnée au niveau national par le Groupe G.

[Olivier Hertmans et Micheline Mardulyn]
in Théodore, magazine trimestriel de l'Union des Anciens Etudiants,
n°20, janvier-février- mars 2014.


(1) Les ESU (dirigés par Jacques Leten, président du Cercle de Droit) entreprennent entre autres des actions de guérilla urbaine.
(2) C’est le Partisan Armé. Jean Coppens qui exécutera Louis Fonsny, ancien dirigeant du Cercle du Libre Examen devenu journaliste pour « Le Soir » contrôlé par l’Occupant.
(3) Richard Lipper est fusillé au Tir National le 17 février 1944. Richard Altenhoff, dénoncé par un agent double, est fusillé au Tir National le 30 mars 1944.
 
Monument de l'ULB érigé en 1996 "en hommage  aux résistants du Groupe G
et à tous ceux qui, au-delà des barrières idéologiques,
se sont levés contre la négation de l'Homme

et le silence imposé à la pensée humaine."
 
Bibliographie :
* Bruxelles Universitaire du 7 octobre 1948.
* Andrée Despy-Meyer, Alain Dirkens et Franck Scheelings, « 25.11.1941, L’Université libre de Bruxelles ferme ses portes », Archives de l’ULB, 1991.
* Daphné Desmedt et Pol-Henry Verdonck, « Résistance à l’ULB »,
feuillet publié par le Cercle du Libre Examen.
* Henri Neuman, « Avant qu’il ne soit trop tard. Portraits de résistants », éd. Duculot, 1985.

jeudi 10 avril 2014

La réforme de l'AG de 1901

Edit: La première version de cette chronique datait la réforme de mars 1902 mais il s'agit bien de mars 1901. En effet, l'Almanach de l'Université de Gand (qui paraissait en début d'année civile) retrace les événements de l'année écoulée, donc celui de 1902 concerne bien 1901.

En 1902, l'Almanach de l'Université de Gand présente la réforme et le développement importants que vient de vivre l'Association générale en mars 1901, sous l'impulsion de son président Albert Devèze (l'homme-orchestre des importantes festivités données à l'occasion du cinquième anniversaire de l'AG).

Albert Devèze  obtient la fusion des Cercles facultaires avec l'AG. Ceux-ci en deviennent dès lors des Sections, sauf en Polytech où le Cercle poursuit parallèlement ses activités.

L'AG vivra une nouvelle réforme en 1926. A cette époque, chacun pouvait s'exprimer lors des assemblées générales de l'Association. Quelques Camarades entreprirent de rénover l'AG : ils décidèrent qu'à l'avenir seuls les présidents de Cercle (secondés par leur secrétaire) s'exprimeraient au nom de leur groupement et seuls ces présidents auraient le droit de vote.

Albert Devèze, dans l'Almanach de l'Université de Gand, 1902.
Albert Devèze deviendra, entre autres choses, ministre de la Défense
(en 1920-1923, 1932-1936 et 1949-1950) 
Document transmis par le vieux Poil Jan v.n d. V.l.


L'Association générale

L’A.G, a subi une complète transformation, depuis le mois de mars dernier, par suite de sa réorganisation, dont le camarade président, A. Devèze, fut le promoteur. Il conçut la grande idée de fusionner l’Association, qui jusqu’alors comportait 150 membres, avec les Cercles de Facultés, devenus ainsi Sections de l’A.G. Le nombre de ses membres actifs a été porté à 450. Elle compte en outre de nombreux membres fondateurs et honoraires. Une seule cotisation de 5 francs est payée par l’étudiant, 3 francs sont retenus pour l’Association et 2 francs sont laissés à la Section. Tous ceux qui s’inscrivent comme membres de l’A.G. sont par le fait même, membres de la Section de leur Faculté et jouissent par conséquent d’avantages doubles.

Depuis sa réorganisation, l’A.G. a fait preuve d’une activité incessante : le 24 mai, elle donnait une fête intime, dont le succès dépassa toutes les espérances, en l’honneur de Madame Sarah Bernhardt, qui avait consenti à venir passer quelques heures au milieu des étudiants.

Mais ce qui préoccupait surtout le nouveau Comité, c’était les Fêtes de novembre, destinées à célébrer le Ve anniversaire de l’Association en même temps que sa fusion avec les Cercles facultaires.

Grâce à l’appui de l’Union des Anciens Étudiants, de MM.Van Drunen, recteur, Lepage, échevin de l'Instruction publique et de nombreux professeurs, ces festivités ont brillamment réussi. Elles laisseront d’ineffaçables souvenirs dans la mémoire de tous ceux qui y ont participé. En soutenant nos efforts, l’Université et la Ville ont prouvé qu’elles nous reconnaissent comme les véritables représentants du corps estudiantin. Elles n’ont pas regretté les faveurs accordées. Ce qui le prouve, ce sont les félicitations adressées par M M. les Recteur et Pro-recteur au camarade Devèze, pour la façon digne dont « la jeunesse de l’Association Générale a manifesté son amour pour la Liberté, pour la Tolérance et pour la Patrie.» Les étudiants, eux aussi ont compris que l’A.G. prend à cœur la réalisation des buts qu’elle s’est proposés : de nombreuses adhésions parviennent constamment, aux séances s’assistent au minimum cent membres, alors que précédemment on en comptait tout au plus vingt ou trente.

Le plan d’activité de l’année comporte de nombreuses assemblées, fêtes intimes, représentations théâtrales, conférences données par des professeurs et des étudiants. L’Association prendra en outre une part active aux Fêtes données dans quelques mois par l’Université à l'occasion de l’inauguration de l’Institut de Sociologie.

Il est à espérer que l’A.G. continuera dans la bonne voie qu’elle s’est tracée, et deviendra ainsi de plus en plus puissante de manière à pouvoir toujours défendre à l’Université et au dehors le principe du Libre-examen, si cher, à tous ceux qui ne sont pas entrés dans la Maison de Verhaegen avec l’intention de la détruire.


 [Fernand Marzorati] 

Composition du Bureau : 

Président : Albert Devèze (droit) ; 
Vice-Présidents : G. Hicguet (médecine) E. Poiry (droit)
Secrétaire-général : G. Marzorati (médecine)
Secrétaires-adjoints : Lutens (polytechnique) et Winteroy (sciences)
Trésorier-général : G. Raeymaekers (sciences)
Trésorier-adjoint : A. Bonnichon (médecine)
Porte-drapeaux: Navarre (médecine) et Detry (médecine)
SECTION DE DROIT
Les étudiants en droit de l’U.L. sont enfin parvenus à se grouper grâce à la réorganisation de l’A.G. Ils comprennent maintenant (mieux vaut tard que jamais !) qu’il est de toute nécessité pour eux d’avoir un cercle qui s’occupe de leurs intérêts et c’est pourquoi ils s’y inscrivent en grand nombre. Cette section a surtout pour but, d’organiser des causeries, de former en quelque sorte une école d’orateurs où viendront tour à tour s’exercer nos futurs « maîtres ». 

Elle grandira, notre Section, et le nom seul de ses fondateurs et premiers organisateurs en est une garantie. Quand nous aurons dit que l’indispensable Emile Laude (dit Millaud, dit Attax) en est président, nous aurons fait présager l’avenir qui lui est réservé.

Le comité, fort bien complété se compose en outre de Fritz Defays, vice-président ; Florent Jaspar, secrétaire et Meysman, trésorier.


SECTION DE POLYTECHNIQUE

Tout aussi neuve que la précédente, elle est en bonne voie de prospérité. Parallèle au Cercle Polytechnique sans qu’aucune rivalité les sépare.

La Section veut surtout grouper les étudiants de la faculté et elle y réussit très bien en ce moment, de plus, sa mission principale, c’est de défendre envers et contre tous, avec l’appui de l’A.G. bien entendu, les intérêts des « Polytechniciens ». 

Voici le comité pour 1901-1902 : Dumont, président ; Verheven, vice-président ; Dejaer, secrétaire ; Duwaerts, trésorier ; Timmermans, secrétaire-adjoint ; Stern et Reyers, commissaires.


SECTION DE MEDECINE

Remplace, continue et prolonge l’ancienne et florissante « Association des Étudiants en Médecine». On dirait qu’à l’heure actuelle, nos carabins se réveillent et qu’ils veulent se rattacher plus encore que jadis à la vie universitaire générale. Beaucoup de monde aux assemblées. Les conférences que les professeurs y donnent sont très suivies.

Le comité pour l’année académique présente, comprend des vaillants et des courageux tels que Langelez Albert, président ; Navarre Jules et Duvivier Jules, vice-présidents ; François Maurice, secrétaire-général ; Coclet Sylva, secrétaire-adjoint ; Ponceau Henri, trésorier ; Blanquaert Etienne, Cantineau Gaston et Renaux Emile, commissaires.


SECTION DE PHILOSOPHIE

Autrefois « Cercle de philosophie », constitue un petit club intime où l’on s'amuse, l’on cause, l’on conférencie ; on est là chez soi ; pas de cérémonie, rien d’officiel ; vraiment l’esprit estudiantin, quoi ! Cette Section tient ses réunions tous les jeudis au « Diable- au-Corps ». Elle donne quelquefois de petites fêtes artistiques et littéraires très goûtées parmi les étudiants !

Les « Basochiens » comme on les appelle, ont bien choisi leur comité cette année : les camarades Fauconnier Pierre, Lepage Léon, Denis Georges, Mangin Henri, Cuvelier Fernand, Goffin Maurice et Limbourg occupent respectivement les places de président, vice-président, bonisseur, secrétaire, secrétaire-adjoint, trésorier et commissaire.

SECTION DES SCIENCES

Le « Cercle des Sciences », qui fit florès avec la nouvelle A.G., prit le nom de « Section des Sciences». Tout aussi florissant que l’an dernier. D’ailleurs, ce cinquième de l’A. G. est très bien dirigé par son comité actuel qui se compose de Raeymaeckers Franz, président ; Bonnichon André, 1er vice-président ; Deville Jules, 2e vice-président ; Lebrun Maurice, 1er secrétaire ; Beguin Georges, secrétaire-adjoint ; Jorissen Germain, trésorier ; Van Erps, porte-drapeau ; Salembier et Henricot, commissaires.


En terminant cet « aspect général sur les Sections de l’A.G. disons qu’elles ont toutes en tête de leurs statuts « le libre examen ».

mardi 8 avril 2014

L'intronisation chez les Nébuleux

Les Nébuleux furent fondés en 1887. A cette époque, la plupart des membres provenaient des Facultés de Philosophie et de Droit car l’on y avait plus de temps pour la gaudriole. Mais, à partir de 1907, les étudiants en Médecine et en Pharmacie y étaient majoritaires.

Cependant toutes les Facultés étaient représentées par un délégué, bien souvent le membre le plus charismatique de la plus importante des sociétés. Une telle organisation donnait aux Nébuleux une influence quasi primordiale dans la vie universitaire. (Charles Sillevaerts, In illo tempore, 1963)

Tu es l'Elu...


Dans ses mémoires, publiées en 1963 sous le titre In illo tempore, Charles Sillevaerts explique que l'on pouvait postuler chez les Nébuleux. Les candidatures étaient toujours assez nombreuses. Mais la Règle prévoyait que si les sièges vacants ne pouvaient être occupés par des candidats présentant toutes les garanties souhaitées, on pouvait parfaitement pressentir l’un ou l’autre étudiant non candidat dont la présence était jugée souhaitable et utile, tous les autres motifs étant écartés.

Seuls les Nébuleux pouvaient assister à la première partie de la séance, qui concernait exclusivement les membres et se déroulait selon les rites prescrits par la Règle. Mais les candidats étaient les bienvenus à la seconde partie de la séance, purement récréative.


Les candidats étaient d'abord soumis à l'examen consciencieux de la « Chambre négative » présidée par le « Gardien des lois, règles, us et coutumes ». Cette Chambre s’assurait que le candidat n’avait rien à son actif qui s’opposât à son entrée chez les Nébuleux. Si le vote secret lui était favorable – et l’unanimité était une condition sine qua non –, un avoué désigné par le sort présentait son dossier à la « Chambre affirmative ». (Charles Sillevaerts, op.cit.)

Cette deuxième Chambre, présidée par l’Honorable (le Vice-Président), était chargée de s’assurer que le candidat possédât bien toutes les qualités le rendant « dignes entrare ». Les conclusions étaient rédigées par un second avoué qui se joignait à son collègue pour présenter le rapport final devant les Nébuleux réunis en assemblée plénière. Cette séance n'était qu'une simple formalité, mais la Règle le voulait ainsi. (Charles Sillevaerts, op.cit.)

Le futur Nébuleux savait dès ce moment qu'il possédait douze amis fidèles sur lesquels il pouvait compter.


Un toubib et des cours

Le candidat était alors invité à se présenter à un examen médical devant un médecin issu des Nébuleux. Cet examen prévoyait notamment l’élimination des possibilités de tuberculose pulmonaire et de syphilis, car les membres du club buvaient tous à la même coupe. (Charles Sillevaerts, op.cit.)


Les formalités de la visite médicale passées, le candidat était autorisé à suivre le cours des novices qui se donnait, une fois par semaine, du 15 novembre au 15 décembre et qui était presque exclusivement consacré à l’étude de la Règle. Ce cours était donné par le « Gardien de la Règle, des lois, rites us et coutumes » et était accompagné d’une série de quatre Conférences dont le sujet était laissé au choix du « prêcheur » (pour peu qu’un Frère soit susceptible de les faire). Les Conférence consacrées en 1910 à l’étude de la « Crassologie » de l’apparition de la vie à nos jours semble avoir été l'une des plus remarquables séries. (Charles Sillevaerts, op.cit.)

La plupart des Nébuleux assistaient aux cours et aux Cycles des Conférences qui se donnaient dans le seconde salle, généralement inutilisée. Des rangées de chaises étaient installées devant une tribune du haut de laquelle parlaient les Maîtres. La première rangée de sièges était réservée aux candidats, qui disposaient d’une table étroite pour prendre des notes. Au second rang se trouvaient le fauteuil du Vénérable et le tabouret du Frère Taillable et Corvéable presqu’à merci (le dernier intronisé). Au troisième rang siégeaient les membres de la Chambre positive et, au quatrième rang, ceux de la Chambre négative. En cas d’absence du Vénérable, on attachait une de ses pantoufles au-dessus de son fauteuil pendant les cours ; on l’enlevait pendant la Conférence. (Les manifestations extérieures de respect étaient suspendues pour les initiés pendant toute la durée des Cours et des Conférences. Par contre, les candidats étaient obligés de se lever précipitamment, de se retourner et de s’incliner profondément devant le Vénérable, ou devant sa pantoufle, quand il était fait mention de son nom. A l’énoncé du titre des autres fonctions nébuleuses, les candidats se bornaient à lever la main droite.) (Ch. Sillevaerts, op.cit.)

Au cours des séances secrètes, le Gardien de la Règle admonestait les délinquants en leur touchant l’épaule à l’aide d’une grande canne à pêche. Mais lorsqu'il occupait la tribune, il remettait ses pouvoirs et sa canne au Frère Taillable et Corvéable presqu’à merci. Ce dernier était alors chargé, à titre exceptionnel, de tenir le registre des dons involontaires. Ces amendes étaient minimes mais leur fréquence et leur nombre finissaient par constituer une somme appréciable. Somme qui était intégralement versée au « Fonds des victimes de la sécheresse », destiné au remplissage de la coupe. (Charles Sillevaerts, op.cit.)

L’examen, qui avait lieu à la fin des cours, comportait trois épreuves écrites. La première épreuve, relative aux matières enseignées, devait être représentée jusqu’au moment où le candidat avait obtenu au moins 10 sur 20.

La seconde épreuve comportait la résolution de deux problèmes d’arithmétique « puérile et honnête ». Elle était passée devant l’Ingénieur, chef du service du matériel roulant et de la tractation, juge unique. Celle-ci était particulièrement redoutée et donnait droit à un diplôme spécial :
La plus grande distinction avec baise du Président : 20
La plus grande distinction : de 18,1 à 19,9
La grande distinction : de 15 à 18
La distinction : de 12,1 à 14,9
La satisfaction : de 10,1 à 12
L’incapacité simple : de 7,1 à 10
L’incapacité bien établie : de 5,1 à 7
La nullité simple : de 3,1 à 5
La nullité pitoyable : de 0,1 à 3
La nullité inconcevable avec consternation du Jury : 0


La troisième épreuve consistait en une thèse sur un sujet donné. Elle devait comporter au moins 80 lignes et pouvait être rédigée dans une des trois langues nationales ou en latin. La défense de la thèse se faisait en séance publique et était jugée par le Vénérable assisté des présidents des deux Chambres. Tous les Nébuleux et les candidats assistaient aux examens. (Charles Sillevaerts, op.cit.)

Deux nuits sous les étoiles et un tonneau

Ensuite, l’impétrant subissait les épreuves de l’initiation. L’une d’elles consistait semble-t-il à passer 48 heures en habit de cérémonie, sans être autorisé à rentrer chez lui, son domicile étant surveillé, si l'on en croit Raymond Jaquot un ancien Nébuleux. (Raymond Jacquot, « Pour avoir évoqué les « Nébuleux », Bulletin de l’Union des Anciens Etudiants, mars 1963). Cette épreuve n'est pas mentionnée par Charles Sillevaerts mais l'idée de passer deux nuits sous les étoiles se marie assez bien avec le nom des Nébuleux, qui évoque les nuages et les astres.

Il fallait enfin également payer un tonneau de bienvenue ou verser la somme de 7 francs (soit le quart d’un salaire moyen de l’époque). (L’Agenda, « Les sectes à l’ULB »)

Ces étapes rituelles ont dû subir de nombreuses adaptations et accélérations spatio-temporelles. Ainsi, en novembre 1908, alors que la séance était peu nombreuse,
le Vénérable (le Président) « présente un nouveau membre qui est admis sur-le-champ, les renseignements pris sur son compte étant de nature à satisfaire les plus pudibonds. L’initiation suit et le nouveau nébuleux passe ses épreuves avec distinction. Puis certains chics types, futurs membres honoraires, font leur entrée au milieu des applaudissements enthousiastes de l’honorable assemblée. Tournées, retournées de champagne Pommery.» (L’Echo des Etudiants, 19 novembre 1908)

Les membres honoraires étaient probablement reçus moyennant le payement de 50 francs, si l’on en croit le résumé de la séance présenté dans L’Echo des Etudiants du 14 novembre 1910.


Ton p’tit nom d’ baptême ?

Comme les sociétés étudiantes « germaniques », les Ordres de l’ULB attribuent un surnom à leurs membres. Dans les sociétés de type germanique, le surnom est accordé lors du passage du grade de Fux (c'est-à-dire celui de Bleu) à celui de Bursch (c'est-à-dire celui de Poil). Dans les sociétés de l’ULB, le surnom est généralement attribué dès l’intronisation.

Le jour de son intronisation, le nouveau Nébuleux recevait donc un surnom. Ce nom folklorique se référait à ce que les Nébuleux savaient de leur futur Frère ou à un événement particulièrement frappant. Ainsi, l’un d'entre eux qui était tombé dans la fosse à purin de la ferme paternelle, un soir de rentrée tardive et plutôt mouvementée, avait été baptisé « Le Père nourricier de l'Agriculture ». Un interne en chirurgie dont le front était déjà fort dégarni et dont l’une des fonctions était de préparer les patientes avant l'intervention avait quant à lui reçu pour sobriquet « Le Calvitieux Figaro gynécologue ». (Charles Sillevaerts, op.cit.)

Citons encore Le Bruant Ténébreux, surnom de Jules Malbrun qui céda une partie de ses archives (Raymond Jacquot, « Devant un drapeau », in Bulletin de l’Union des Anciens Etudiants de l’ULB, février 1963) . Ou encore les anonymes Poisson franciscain (Echo des Etudiants, 19 novembre 1909) et l’ Erectueux Lovelace (Echo des Etudiants, 14 novembre 1910).

Le surnom du Nébuleux disparaissait avec lui. (Charles Sillevaerts, op.cit.)

Le Purgatoire

Lorsqu’ils avaient obtenu leur diplôme final, les Nébuleux passaient automatiquement à l’honorariat et étaient invités, chaque fois qu’ils en avaient l’occasion, à « honorer les réunions de leur présence ». La Règle prévoyait que ceux d’entre eux qui avaient une certaine éducation, ce qui ne se démentit jamais, offrissent un tonneau de bière à cette occasion. (Charles Sillevaerts, op.cit.)

La Diligence a fermé ses volets

Bruxelles Universitaire annonce avec mélancolie la fermeture de La Diligence dans son numéro du 15 mai 1945.

Le vieil estaminet, fondé en 1888, était niché au Marché-aux-Peaux, à côté des Galeries Saint-Hubert, à un jet de pavé de la rue des Sols et de l'ancienne Université.

Ce bistrot, fréquenté par les "Poils et Poilesses" d'avant-guerre (ainsi qu'en témoigne une publicité insérée dans le B.U. du 20 novembre 1938), avait été un des lieux de transmission des traditions estudiantines aux Poils entrés à l'ULB en 1945.

Les Bleus et les Poils se donnaient rendez-vous à La Diligence du Vieux Bruxelles pour culotter les pipes et discuter sans fin autour du poêle. Ils devaient y retrouver un peu de l'atmosphère que leurs prédécesseurs avaient connue au Diable-au-Corps jusqu'en 1928.

La Diligence était tenue par Cyrille, qui avait également travaillé au Ballon, un bistrot situé au Cantersteen, en face de l'ancienne Université.

Autant dire que la Diligence et sont patron étaient connus de plusieurs générations d'étudiants. Et que la fermeture de la Diligence - une vingtaine d'années après celle du Diable-au-Corps - fut un choc.


Ce document provient
du Service Archives, Patrimoine et Collections spéciales de l'ULB.
50 avenue Franklin Roosevelt à 1050 Bruxelles.

Extrait du Bruxelles Universitaire du 15 mai 1945.