lundi 29 avril 2013

Le premier lustre de l'A.G. en 1902

Dans les pages qu'il consacre à l'ULB, l'Almanach de l'Université de Gand de 1902 publie un article du Journal des Étudiants sur les "Fêtes données à l'occasion du Vème anniversaire de l'A.G."

On y constate que l'Association générale des étudiants recevaient des invités d'un peu partout en Europe (bien que certains représentants "étrangers" étaient inscrits à l'ULB) pour leurs pantagruéliques réjouissances qui s'étalèrent sur trois jours. Les cuites et xylostomes (du grec xulon - le bois - et stoma - la gueule) furent nombreux après les agapes aux Trois Suisses, un des cafés les plus en vogue à l'époque.

Le chef d'orchestre de ces festivités, c'est Albert Devèze, qui deviendra entre autres choses ministre de la Défense (1920-1923, 1932-1936 et 1949-1950). 

Mardi 19 novembre

Grande activité dès le matin; des ambassadeurs sont envoyés à tous les trains pour recevoir les délégués étrangers. Enfin à 5 heures, un cortège interminable part de la gare du Nord, et, au milieu de la curiosité des bourgeois, se rend après de longues déambulations aux Trois Suisses. Devèze et Laude montent sur une table où ils font des efforts surhumains pour obtenir un silence relatif. Devèze prononce un discours de bienvenue, vibrant et chaleureux, puis les délégués étrangers se succèdent à la tribune pour remercier : Nava, représentant les étudiants de Pavie et de Turin ; Mersch, représentant les étudiants hollandais et luxembourgeois d'Aix-la-Chapelle ; Gutton, de Nancy ; enfin un délégué de Cambridge. Les délégués d'Oxford ne sont pas encore arrivés. Puis Mouzin, Thilbert, Hallet, etc., parlent pour Gand, Liège, Mons, Gembloux, Anvers. Enfin Geuens se hisse à la tribune et fait l'éloge de Devèze, l'organisateur des fêtes. Ses paroles sont acclamées. Pendant ces discours, la munich coule à flots et l'Harmonie des Wallons joue les airs nationaux. Le bouquet : on fait monter un petit marchand de cigarettes et on le présente comme délégué russe ; on acclame, des chauvins crient : A bas le Tsar ! la musique joue l'hymne russe. On voit que la gaieté n'a pas abdiqué ses droits pendant les fêtes.

A 8 heures, le Théâtre des Variétés est rempli d'une foule enthousiaste. Parmi les personnages importants, nous remarquons MM. Dwelshauvers, Leclère, Cattier, P. Errera, Cornil, Cheval, L. Errera, P. Hymans, De Mot, etc. Tous les artistes sont très applaudis. Citons d'abord Millaud, qui, un fouet à la main, présente la troupe, puis récite de forts beaux vers de G. Heux, Bobêche et Duvivier dans leur répertoire ; Poiry, très en voix et très applaudi dans les airs d'Anacréon et de Philémon et Baucis ; Dam, qui joue un morceau pour violoncelle de Catteau et le prélude du Déluge de Saint-Saëns enfin, et surtout, la charmante Mlle Dinaty qui récite des vers des camarades Drapier et Sosset.

Que dire de Noël de Pierrot, qui n'ait déjà été dit de la Mort de Pierrot ? Ce sont les mêmes vers tendres, langoureux, las, qui passent subitement à la haine, à la rage, au meurtre, à l'agonie. Nous y avons trouvé une puissance qu'il n'y avait pas encore dans la Mort de Pierrot et qui montre que notre ami Devèze est en progrès. Décidément, le futur troisième Pierrot sera un chef d’œuvre. Inutile de dire que l'auteur, appelé en scène, a été très applaudi, ainsi que ses interprètes tous excellents : Mlle Dinaty, Millaud, Delacre et Poiry.

L'Affaire Lapeaux d'Emilius Attax a certes été, pour le gros public, le clou de la soirée ; elle restera au répertoire estudiantin cette fameuse affaire où le libre-examen est mis a une sauce tout à fait piquante et où la vertu des femmes des juges semble jouer un rôle que ne soupçonnait peut-être pas Salomon. De nouveau, interprétation excellente : Gaby, Dally, Navarre et François, sont absolument tapés. Immense succès.

Les Culs de Jatte se suivent... ont moins de valeur ; mais la bizarrerie des situations a tout sauvé ; On a ri, c'est le principal.

Résultat général : un triomphe ; et, chose extraordinaire, on n'a pas dit de crasses.


Mercredi 20 novembre

Les étudiants se réunissent, peu nombreux, à l'Université et vont en cortège (c'est le troisième) à l'Hôtel de ville ; en cours de route, beaucoup de retardataires rejoignent la colonne et deux cents étudiants environ pénètrent à 10 h. 1/4, dans la Salle gothique. Chacun a soigné sa toilette ; quelques-uns uns sont en habit ; les délégués d'Oxford et de Cambridge font sensation avec leur hermine. Le bourgmestre et les échevins entrent. M. De Mot a arboré, pour la circonstance, sa plus vieille jaquette ; les échevins sont en redingote.

Devèze remercie l'Administration communale de la réception dont l'honneur s'adresse en réalité non à nous, mais à l'Université et à ses principes, basés sur le respect de la liberté de tous, de la science, de la liberté de conscience.

M. De Mot répond : il parle des services administratifs, des bâtiments de l'Hôtel de Ville, de 1830, des luttes de nos pères, etc.

Immédiatement après le lambic municipal... ne coule pas, les étudiants s'écoulent par les vestibules et les escaliers et le collège échevinal ainsi que ses services administratifs continuent à couler leur paisible existence.

Quatrième cortège : on se rend, en faisant de longs détours, à l'Université où a lieu une séance de congrès.

Après la constitution du bureau, l'assemblée vote une protestation contre les persécutions du Tsar contre la Finlande, persécutions qui ont empêché nos camarades d'Helsingfors d'être des nôtres.

THIBERT, de Liège, propose que le certificat d'études moyennes soit remplacé par une examen de sortie des athénées semblable à l'examen actuel du diplôme de sortie.

PERGAMENI préfère le rétablissement du graduat.

LODEL appuie THIBERT, tandis que SAND, CATTEAU, BOUCHÉ, DENIS, se déclarent partisans de l'examen d'entrée à l'université.

L'ordre du jour de SAND est adopté à l'unanimité. Il est ainsi conçu : le Congrès exprime le voeu qu'un examen d'entrée à l'Université, obligatoire pour tous indistinctement, soit établi.

SAND propose un vœu en faveur de la réforme immédiate des études grecques et latines. Il est appuyé par PIRGAMENI, BOUCHÉ, HICGUET, etc. Son voeu est adopté par acclamations.

DENIS propose de fêter le centième anniversaire de Victor Hugo. (Adopté).

DAM propose un voeu en faveur de l'internationalisation des diplômes universitaires. Actuellement on obtient qu'un diplôme belge soit rendu valable en Angleterre ; mais en France, c'est effrayamment (sic) difficile (Adopté).

Enfin DEVÈZE, avant de lever la séance, propose un ordre du jour proclamant la solidarité internationale dans l'amour de la liberté, la haine contre les préjugés de races et de sectes, enfin la nécessité de resserrer les liens entre les pays. Adopté avec acclamations enthousiastes.

Réunion à la Grand'Place à 2 heures. Cinquième cortège, extraordinairement nombreux : c'est la Saint-Verhaegen.

L'Université et la statue de Verhaegen au centre de la cour,
vus de la rue de l'Impératrice, vers 1900.

Au pied de la statue, vibrant discours de M. Van Drunen, dont voici quelques extraits :

« Je suis heureux de vous voir dans cette Université libre et libérale (applaudissements) réunis au pied de cette statue qui se dresse au centre et devant notre Alma Mater comme un défi à l'outrage et à la calomnie. »

« Cette image est pour nous un symbole ; c'est elle qui inspire notre enseignement, et c'est elle qui, pour nous, doit être le stimulant de l'enthousiasme dans un temps où règne l'hypocrisie des intérêts. »

M. le docteur Jacques prend ensuite la parole au nom des Anciens Étudiants et Devèze au nom de l'A.G. Les délégués étrangers défilent devant la statue en acclamant selon leurs rites nationaux.

Sixième cortège. On se rend à la réception des Wallons à la Presse. Cohue épouvantable. M. le professeur Rousseau, président d'honneur, remercie Masure et Devèze de leurs paroles de bienvenue. Il assure qu'il est absolument de cœur avec nous, De même que Chevreul s'intitulait le doyen des étudiants de France, il revendique le titre de doyen des étudiants wallons. Longues acclamations. La bière, coule à flots et la musique joue les airs wallons ainsi qu'une fantaisie sur Véronique.

Le soir, représentation à l’Alcazar. Au programme : « Lagourdette », « Par Politesse » et « le Chien du Commissaire ». Triomphe.
 
Jeudi 21 novembre

Dans la matinée, excursion au Parc Léopold ; promenade matinale et champêtre excellente pour les xylostomes ; pour les autres, visite des Instituts sous la direction de MM.Héger et Waxweiler.







Pendant ce temps, l'Harmonie des Wallons joue ses valses les plus entraînantes ; des étudiants jouent au bouchon ; d'autres aux anneaux ; d'autres encore font un concours de grimaces ; ce n'était du reste pas difficile vu l’aspect maladif et gulolignesque de tous les visages.

A 2 heures, au Cabaret du XVIe siècle, matinée offerte par la Section de Philosophie. Exposition d’œuvres estudiantines (ébouriffantes) ; exposition des phénomènes estudiantins (époignants) parmi lesquels l'Étudiant à l'estomac d'autruche et Étudiant à la peau élastique font sensation. Puis défilent tous nos chanteurs, monologuistes, etc., tous fort applaudis. Citons surtout Poiry infatigable, Millaud imperturbable, Bobêche impayable, Delacre agréable, Navarre remarquable, Duvivier peu convenable, etc. Félicitons Dénis pour cette fête très réussie.

A 5 heures 1/2, banquet aux Trois Suisses, 180 couverts. Enthousiasme délirant.

Le Café des Trois Suisses, sur le flanc gauche du Théâtre de la Monnaie.
Vues intérieures du Café des Trois Suisses.
A la table d'honneur MM. Van Drunen, Lepage, Devèze, Jacques, Francotte Behaeghel, P. Hymans, Ad. Max, Tiberghien, Van Langenhove, Dr Kufferath, Dr De Smet, Waxweiler, Cattier, J Demoor, Des Marez.

M. Van Drunen prend le premier la parole : il salué les fêtes organisées par l' A.G. comme les fêtes de la fraternité. « Les couleurs de vos drapeaux, s'écrie-t-il, s'identifient en une seule : c'est l'aurore dorée de la Fraternité. C'est vous, étudiants, qui donnez l'indice de cette ère nouvelle, clémente, généreuse et fraternelle. »

« L'A.G. à un rôle important à l'Université. Elle vous enseigne que nous devons nous dévouer à la collectivité, et votre président, Albert Devèze, vous en donne depuis quelque temps un merveilleux exemple. »

« Ces fêtes étendent dans toute la jeunesse l'union, la cohésion, elles sont utiles au mouvement général que les étudiants poursuivent dans le domaine de la pensée. »

« Au nom des professeurs, je vous exprime tout notre bonheur d'être vos hôtes ce soir, et je bois à l'union de la jeunesse internationale. » (Triple ban)



Devèze remercie ensuite le recteur, les professeurs, M. Lepage à qui l'on doit la réception à l'Hôtel de Ville, les Anciens Étudiants, la Presse, les Étudiants de Bruxelles, de province et de l'étranger. Il boit à l'Université et au Libre Examen.

M. Lepage prend la parole. Il remercie Devèze de ses paroles aimables. « Quand on se présente à nous au nom de l'Université, dit-il, nous n'avons rien à refuser; vous aviez d'avance cause gagnée. »

« Il y a vingt-trois ans, j’étais président de l’Association Générale, et j'avais comme vice-président, votre recteur actuel, M. Van Drunen. C'est de cette époque que datent les meilleurs souvenirs et les amitiés les plus fidèles. Je suis heureux de constater la sympathie qui existe entre les anciens étudiants et les étudiants actuels, sympathie basée sur la libre discussion, sur le libre-examen. »

En terminant son discours, très applaudi, M. Lepage boit à l'Association et au Libre Examen.

M. le docteur Jacques se félicite de la prospérité de l'A. G. et se rappelle avec émotion les souvenirs agréables des années passées à l'Université. Il boit à l'A.G. et au comité.

M. Paul Hymans a la réputation d'être un improvisateur brillant. Aussi le réclame-t-on à grands cris. Il s'exécute enfin et prononce une magnifique allocution exaltant en termes élevés le libre-examen, le libéralisme, la vérité, la tolérance, le dévouement à la patrie.

Son discours obtient un bruyant succès.

Au milieu d'un tumulte sans cesse grandissant, les délégués étrangers remercient de l'accueil qui leur a été fait. Hicguet obtient un moment de silence, et fait, aux acclamations de toute l'assistance, l'éloge de Devèze, qu'il remercie de son dévouement au nom du Comité et de tous les étudiants.

L'enthousiasme est à son comble. M Van Drunen s'empare d'un béret d'étudiant et s'en coiffe ; immédiatement tous les professeurs imitent son exemple et se coiffent de casquettes variées. La table d'honneur a un aspect très pittoresque. MM. Lepage, Francotte et Kufferath se distinguent par leur manière élégante de porter la casquette.

La sortie, originale, à coup sûr, s'effectue au milieu d'une exubérance endiablée.
M.S. 


Quant au Bal, jamais la fraternité universitaire n'y éclata avec une telle vivacité, comme l'eut dit le camarade Manu.

Et tandis que les danses folles et les chahuts vertigineux allaient leur train, un train d'enfer, les punchistes en symbolique uniforme, étalaient dans le public bigarré des petites femmes costumées, la solennité de leurs bedons armoiriés, car jamais Bal estudiantin ne fut plus fourni en fait de gentes damoiselles aux minois réjouis, de grisettes pétillantes, de professional beauties escholières.

L'entrain diabolique fut à son comble lorsque les rituels punchistes versèrent à larges flots le punch attendu.
Oxford et Cambridge burent à pleins verres le breuvage des dieux et montrèrent une fois de plus toute leur sympathie pour les exubérants frères belges.

Mais rien ne fut remarquable extraordinairement si ce n'est celui de la création de cette « Union Panlatine » qui malgré bien des obstacles parvint à s'ériger fièrement. Et cependant combien de camarades ne protestèrent pas dans une pensée d'internationalisme ou bien comme Piston au nom de nos frères hollandais.

Que dirent de ceux qui burent à la tempérance !

Que dire de certain Nancéen dont certain lobes cérébraux restaient obstusément fermés dans une xylostomie outrée.

Que dire enfin de l'heure matinale à laquelle d'aucuns purent seulement obtenir leur paletot dans un vestiaire où l'ordre le plus élémentaire avait cessé de régner.

Ce ne fut que le lendemain qu'on put juger de l'homérisme gargantuesque de cette soirée inoubliable.

D'ailleurs je déclare comme Michelet qu'on ne peut bien écrire l'histoire, que quelques siècles après les évènements.

Le compte-rendu sérieux du bal de l'A.G. ne sera bien écrit que par nos arrières petits fils. Alors seulement on pourra, peut-être, donner de ces festivités une relation sincèrement honnête et justement descriptive.

En attendant, sachez que ce fut un CHAUD BAL.

Enfin, vendredi matin le comité de l’A.G. offrait un porto aussi ultime qu'intime aux officiels étrangers. Fraternisation, guindaille toasts encore, entre autres de Dam.

Notons en terminant ces paroles d'un délégué de Cambridge : « Il peut y avoir des différents entre les gouvernements, des hostilités entre les politiques ; il n'y en a pas, il n'y en aura jamais entre les étudiants ».

Nos fêtes ont été la magnifique consécration de ces paroles.


E.A.

Notes après coup : Très remarqué, le Boustring-Club. Très chantée, l'ouverture du chant des Étudiants Très occupée, l'une des buffetières. Très abîmés, les verres. (E.L. Aide-mémoire d'E.A.)

samedi 20 avril 2013

En 1928, le manifeste des Macchabées

Dans le numéro du Bruxelles Universitaire de janvier 1928, les Macchabées publient une série de brèves et un manifeste optimiste qui témoignent tout à la fois de leur volonté de partager le folklore qui leur tient à coeur, d'animer la vie estudiantine et de lui insuffler une dynamique très forte.

Ils convient ainsi tous les Poils à une nouvelle vadrouille à travers Bruxelles après le succès de celle intitulée "Misssion Kluth et Boll", qui s'était déroulée en décembre 1927. Si, aujourd'hui, on imagine difficilement un Ordre organisé de telles activités publiques, cela correspondait parfaitement au programme généreux que les Macchas s'étaient fixés dans leur manifeste.

Et plus étonnant, les Macchas disent avoir fêté un de leurs anciens présidents en séance. Ce faisant, ils dévoilent un peu - trois fois rien - de leur vie intime dans un journal estudiantin. A notre connaissance, ce sera la seule et unique fois.






En 1927, la Mission Kluth et Boll

En décembre 1927, Bruxelles Universitaire publie le compte-rendu d'une des expéditions hautement scientifiques organisées par les Macchabées à travers le désert bruxellois. Une vingtaine de Poils partit du "Diable au Corps", chez le père Gaspard (dont l'urinoir datait du quaternaire) pour aller d'oasis en vespasiennes avant de se retrouver à la Maison des Etudiants, installée au Palais d'Egmont.

La Mission Kluth et Boll, frappée bien entendu par les initiales MKB des Macchabées, était conduite par une fine équipe : le capitaine Kluth (dont le nom signifie couille et par extension idiot, en bruxellois), le capitaine Boll (dont le patronyme rappelle un bonbon, en dialecte) et un âne judicieusement appelé Matagrabol (puisque matagraboliser revient à retourner le cerveau).

Cette vadrouille fut un tel succès qu'une seconde "expédition" fut programmée dès janvier 1928.

Le chroniqueur n'est autre que Francis André, alias Clebs-Phétide. Il faut donc sans doute compter ce dessinateur parmi les Macchas.





 
 


Et voici, pièce rarissime transmise par les Poils J.n v.n d. V.l et Kl..s Ch..l.ns, l'affiche réalisée par Francis André pour cette vadrouille hors norme.
Version originale.

Version nettoyée, par J.n v.n d. V.l


Censuré à la demande de notre petite amie.
tous les Camarades animés par l'esprit d'aventure sont conviés

(S'abstenir si pas autorisation écrite et signée par le chef de famille)
Censuré comme pouvant donner des pensées malsaines à la jeunesse studieuse.

Le Clebs Phétide, 1927.

Bruxelles-Bruxelles, par la route des cafés

Censuré à la demande de la Ligue antivivisectionniste.

 

Les Macchas dans le "B.U.", en 1927 et 1928

En décembre 1927, les Macchabées se réjouissent dans le Bruxelles Universitaire du bon déroulement de la Saint-Verhaegen. Celle de 1926 s'était effectivement soldée par des échauffourées. Ils en profitent pour souligner la nécessité d'un esprit de corps estudiantin et d'une certaine discipline en guindaille.

"Camaraderie"- "Discipline" : ces mots reviendront sous la plume des Macchabées lorsqu'ils se présentent dans le même journal.





Dans le B.U. de février 1928, le ton employé par les Macchas se veut humoristique. Il est en tout cas plus détendu.



Les deux brèves indiquent en tout cas qu'en 1927 et 1928 les étudiants pouvaient "demander leur inscription" et "envoyer leur demande d'admission". Cette possibilité existait peut-être plus tôt (voire dès la fondation des Macchas) mais nous n'en avons pas trouvé la trace.

Aujourd'hui, on ne peut plus postuler pour entrer dans les Ordres ; il faut désormais attendre d'être contacté.

Les Ordres académiques : comme dans une église

Aujourd'hui, les Ordres estudiantins cultivent leur jardin et la discrétion. Mais il n'en a pas toujours été ainsi.

De l'apparition des Nébuleux - en 1886 - à 1930, les Sociétés ordinesques ont en effet organisé de nombreuses activités publiques, en plus de tenir des séances intimes. Et, de 1886 à la Première Guerre mondiale, elles ont souvent publié les surnoms (voire les noms) de leurs membres et les titres folkloriques portés par leur Comité dans les journaux et les almanachs estudiantins.

Si les exemples ne manquent pas, nous ne citerons que les activités publiques qui reflètent le mieux l'état d'esprit de guindaille ouverte et généreuse qui régnait dans l'ensemble des Sociétés ordinesques avant 1930.

Les Nébuleux

Dans ses mémoires, publiées en 1963 sous le titre In illo tempore, Charles Sillevaerts raconte que l'on pouvait postuler chez les Nébuleux. Les candidatures étaient toujours assez nombreuses. Mais la Règle prévoyait que si les sièges vacants ne pouvaient être occupés par des candidats présentant toutes les garanties souhaitées, on pouvait parfaitement pressentir l’un ou l’autre étudiant non candidat dont la présence était jugée souhaitable et utile, tous les autres motifs étant écartés.

Charles Sillevaerts explique aussi que les séances des Nébuleux étaient accessibles à leurs candidats. Certes, seuls les Nébuleux pouvaient assister à la première partie - dite "secrète" - de la séance, qui concernait exclusivement les membres et se déroulait selon les rites prescrits par la Règle. Mais les candidats étaient les bienvenus à la seconde partie de la séance - purement récréative.

Cette ouverture ne se limitait pas aux seuls impétrants. En 1906, par exemple, les Nébuleux invitent leurs amis et les délégués de Cercles à une réunion :
"
La salle du "Diable au Corps" était trop exiguë pour contenir tous les camarades qui s’étaient rendus à l’invitation des vieux chauds frères. Remarquée : une délégation importante d’étudiants vétérinaires. En ouvrant la séance, le Vénérable lève son verre à la santé des délégués et de tous ceux qui ont concouru à la réussite de la fête. "Le Chant des Etudiants" et des Nébuleux sont entonnés, et le Bruant Ténébreux régale les invités de son copieux répertoire. Une charmante chanteuse se fait entendre et la parole est ensuite donnée au célèbre "Vadrouilling Club" de Bruxelles qui pendant plus d’une heure fit gondoler toute l’assistance par ses joyeuses créations. Le camarade Delhaize, auteur de toutes ces chansons dont plusieurs (notamment les Trois Curés) sont passés dans le répertoire estudiantin est vivement acclamé." (Echo des Etudiants, 23 janvier 1906) 

En plus d'inviter leurs Camarades dans leurs locaux, les Nébuleux participaient activement à la vie estudiantine et lui ont durablement imprimé une dynamique à la fois chic et guindaillesque, notamment par leurs bals et une revue.

Les Nébuleux organisaient entre autres de "Grands bals des Etudiants" aux Salons Modernes, rue Auguste Orts, comme le prouvent deux cartes de 1896 et 1910 conservées aux Archives de l’ULB. Vers 1910, leurs bals étaient d'ailleurs, les seuls qui connaissaient un succès constant, attirant plus de 400 danseurs (Echo des Etudiants, 14 janvier 1909). La chanson intitulée "Les Petits Chagrins" dans les Fleurs du Mâle de 1922 évoque ces pince-fesses avec humour : "C’est comme au Bal des Nébuleux, / On a à peine une femme pour deux ! / Ca me dégoûte ! / Au lieu d’ risquer de ramasser / Quèqu’ chos’ que j’avais pas d’mandé / J’ préfèr’ la cuite !"

Et en 1888, le Cercle des Nébuleux présenta sa revue Eendracht maakt macht à l'Eden-Théâtre. Dans ses Souvenirs d'un revuiste (1926), George Garnir explique qu'elle fut l'Alma Genetrix de toutes les revues universitaires. "Elle fixa le type de l'étudiant littérateur, de l'étudiant en vadrouille, de l'étudiant bloqueur, de l'étudiant gosse... Elle inaugura les parodies professorales. Elle lança les ballets fameux et, depuis, toujours renouvelés, où les danseuses sont figurées par de grands gaillards, généralement barbus et osseux, qui font des pointes avec la grâce de pachydermes ahuris." Des joyeusetés qu'on retrouve encore aujourd'hui à la revue du Cercle Polytechnique.

Enfin notons qu'après la quatrième et dernière représentation d'Eendracht maakt macht, "les étudiants se transportèrent en corps à la Porte Verte, une vieille baraque du Treurenberg, où un punch devait flamber en leur honneur et en l'honneur de leurs invités". Preuve que les Nébuleux avaient du savoir vivre et du savoir boire...

Les Paradisiaques et les Sauriens

Dans un registre plus folklorique, l’Ordre des Paradisiaques apportait, lui, vers 1910, sa maîtrise dans
les dépoirifications, baptêmes ancestraux au cours desquels les anciens faisaient avaler force bière aux bleus et leur en versaient autant sur la tête. (Echo des Etudiants, novembre 1909)

Et de leur côté, tout comme
les Punchistes de 1904 à 1910, les Sauriens servirent des punchs à leurs Camarades lors de la Saint Verhaegen de 1910 à 1923. Leur objectif était clairement de participer à la bonne humeur de l'Université en offrant un liquide pour le moins euphorisant.

Les Sauriens étaient d'ailleurs assez ouverts puisque les étudiants pouvaient postuler chez eux, comme l'indique un appel à candidature affiché aux valves vers 1910.

Les Macchabées

Le dépôt de candidatures spontanées auprès d'un Ordre s’emballera. En janvier 1928, les Macchabées, qui se disent submergés, publient une brève dans le Bruxelles Universitaire pour ralentir le rythme : "Devant le nombre de demandes d’admission, ils prient les camarades de prendre patience. Les examens d’entrée sont très sévères et cela dans l’intérêt même de l’Ordre et de ses Frères". Le mois suivant (en février 1928), la situation à l'air d'être revenue à la normale : les Macchas indiquent dans le B.U. qu'"ils ont appris que certains camarades poils voudraient bien envoyer leur demande d'adhésion mais sont retenu par une certaine appréhension. Ils les prient de faire leur testament, de recevoir l'extrême-onction et de se présenter ensuite sans crainte."

Ces entrefilets indiquent que, dans les années 1920, les Poils pouvaient entrer assez aisément en contact avec les Macchas. En décembre 1927 et en janvier 1928, les Macchabées convient d'ailleurs - via le B.U. - tous les Poils aux expéditions scientifiques qu'ils organisent.
La première de ces vadrouilles mémorables, la Mission Kluth et Boll, ambitionnait de cartographier le Bruxelles des estaminets et des urinoirs. Tout un programme... En février 1928, les Macchabées continuent à animer la vie estudiantine et annoncent dans le Bruxelles Universitaire qu'ils "préparent de nouvelles expéditions scientifiques auxquels seront comme d'habitude convoqués tous les poils."

Cependant, dès cette époque, les Macchas oscillent entre vie intime et activité publique, entre ouverture et discrétion. A cet égard,
le Bruxelles Universitaire de décembre 1927 se révèle tout à fait symptomatique. On y retrouve, ramassés sur quelques lignes, leur devoir de réserve et leur volonté de partager le folklore qui leur est cher lors d'une de leurs fameuses expéditions : "Les FMAKB ont renvoyé à la vie le camarade CHT convaincu de manchabalisme et d’indiscrétion. Ils prient les camarades de ne pas considérer comme MAKB les bleus qui portent ces quatre initiales sur leur penne : ces indiscrétions sont interdites chez eux et valent le renvoi. Les MAKB préparent des festivités auxquelles seront convoqués tous les poils. Avant de demander leur inscription, que les camarades sachent que l’on ne boit pas énormément et qu’on ne chahute pas : on tente d’être intelligent. Nous ne recevons que les camarades jugés capables de se plier à une discipline. Nous considérons si les candidats sont capables de se dévouer à la cause universitaire et s’ils sont convaincus de la nécessité d’une campagne pour une camaraderie bien comprise."

C'est sans doute en janvier 1928 qu'apparaît le plus clairement la volonté des Macchas d'insuffler une dynamique positive au sein du corps étudiant, de jouer un rôle moteur de la vie poilique au même titre que les Cercles facultaires. Ce mois-là, ils publient dans le B.U. un manifeste généreux. Entre autres points, on peut y lire : "Nous voulons la destruction du manchabalisme sous toutes ses formes. […] Nous ferons en sorte que les anciennes réunions interfacultaires, disparues avec l’ancienne A.G., réapparaissent sous notre patronage. […] Nous demandons aux comités des cercles facultaires de chercher du neuf, de l’intelligent, de sortir de l’abrutissement systématique pour intéresser tous les camarades et les attirer. […]"

Quant à la participation des Macchas aux activités poiliques, elle se fera même en habits rituels. Ainsi, lors de la Saint-Verhaegen de 1931, on voit les Frères en toges et cagoules, porteurs d'un injecteur pour l'un d'eux et d'un crâne pour un autre, comme en témoigne la photo (ci-dessous), intitulée "Le Cercle de Médecine et son joyeux orchestre", publiée dans Le Soir Illustré du 28 novembre 1931.




Après cette Saint-Vé, on ne trouve plus de trace d'activités ou d'apparitions publiques des Macchabées.

Mais le Bruxelles Universitaire de mars 1931 révèle une dernière fois que l'équilibre entre divulgation et retenue se maintient, bien que l'on sente que le ton se durcit. D'une part le dessin de Une du journal montre des Macchas en toge et cagoule ; d'autre part, une brève présente leur Ordre comme "un véritable corps de franc-maçonnerie estudiantine" dont les membres sont "soumis à une discipline rigide et au secret absolu".

Il reste à savoir pourquoi au cours des années 1930 la discrétion s'est finalement imposée chez les Macchabées, mettant fin à leurs activités publiques et au dépôt de candidatures spontanées. Et reste également à savoir pourquoi cette attitude sera aussi adoptée par les Truands lors de leur fondation en 1951 puis, à leur suite, par tous les Ordres nés après la Seconde Guerre mondiale.

On notera que les Sociétés suisses et allemandes d'étudiants ont, quant à elles, conservés l'équilibre entre vie intime et activités publiques. La première partie de leurs séances, consacrée à la gestion de la Société, est réservée aux membres tandis que la seconde partie est ouverte aux invités. Il est par ailleurs toujours possible d'y postuler.

samedi 6 avril 2013

En 1909, l'ULB fête ses 75 ans

En 1909, l'ULB célèbre son 15ème lustre. L'Almanach de l'Université de Gand publie le compte-rendu de ces festivités exceptionnelles. Ce long texte - qui nous a été transmis par le vénérable Poil J.n v.n d. V.l - reprend d'abord le discours que Paul Hymans, député et vice-président du conseil d'administration de l'Université, prononça à l'Hôtel de Ville.

Nous ne donnerons ici que la chronique des festivités des 18, 19, 20, 21 et 22 novembre 1909. On y croise Jules Malbrun (dit Jujules, Ex Vénérable des Nébuleux) et le Caïman (membre des Sauriens). On y rencontre aussi des gars de la "Générale" (comme on appelait familièrement l'Association générale des étudiants) ainsi qu'un tas de "clippards" (ainsi que l'argot de l'ULB désignait les étudiants en "clippe", c'est-à-dire porteurs de la penne). Et encore d'autres étudiants arborant les "écharpes" colorées (nous dirions aujourd'hui les bands) des comités de leur cercle.

Jeudi 18 novembre 1909


« C'est l'heure solennelle ».

Du haut de cette « Saint-Verhaegen », soixante-quinze ans nous contemplent.

Il est trois heures. Précédée de l'harmonie communale, joyeusement l'école de Verhaegen se met en route vers la gare du Nord à la rencontre de nos camarades belges ou étrangers qui nous arrivent en nombreuses délégations.

Liège. Anvers. Gembloux. Mons. Gand. Lille et Nancy nous envoient leur plus brillante jeunesse, leur « spes scientiae ». Hip Hip Hourrah ! Des clameurs, des cris, des chants, des étreintes.

Marches, pas redoublés, danses, éveillent même les bravos parmi les passants. On salue cette Belgique jeune et fière qui fête la Source de son affranchissement.

Place Rogier, ronde fantastique, farandole d'enfer, on n'entend plus ni les trompes des taxis ni la petite trompette nasillarde appelant les fiacres, rue de Brabant.

Puis en route par les boulevards. Brasserie Flamande, rue Auguste Orts. Foule et Soif, deux déesses dont la première nous fêta, enthousiaste ; l'autre à laquelle nous offrîmes tant de libations, merci.

Ce fut une chaude bienvenue, souhaitée par le vieux camarade interuniversitaire J. Malbrun. toujours vert, toujours le teint rouge, (Bruxelles for ever). Son allocution fut si juvénilement poétique qu'elle se termina en verres.

Vin d'honneur, revin d'honneur, survin d'honneur... et rendez-vous est pris pour tantôt « A la Nouvelle Cour de Bruxelles.

Ce fut la soirée estudiantine par excellence. Quasi improvisée, avec sa macédoine de chansons, la fête en fut d'autant plus gaie, d'autant plus cordiale. Invités, camarades de Bruxelles et de l'étranger, rivalisèrent de talent et d'humour : Madame Berthal, les copains Borckmans, Manuel, Colin, Monsieur Libeau, sont successivement couverts qui de fleurs, qui de bravos, bans et rebans.

La revue de nos Escholiers Liégeois et leur gente commère (veinards d'interprètes, va) nagent en plein succès. Fichue idée ! J'allais oublier nos chansonniers estudiantins : La revue de nos Escholiers Liégeois et leur gente commère (veinards d'interprètes, va) nagent en plein succès. Fichue idée ! J'allais oublier nos chansonniers estudiantins : le Caïman (Maigret pour État civil), Jujules qui nous enveloppa de ses toiles d'amour, Goossens de plus en plus chauve et d'autres, d'autres encore, toujours. 

Emue par toutes ces
avariations musicales, la foule des clippards délirants déferle en vagues bruyantes par la ville, assoiffée d'avoir bu quelques tonneaux de Munich. L'aube aux lueurs orangées mit en fuite les dernières ombres noctambulesques.

Vendredi, 19 novembre

Dans la salle gothique, brillamment éclairée de notre palais communal, où nos vénérables et vieilles bannières ajoutent encore leur note archaïque, s'ouvre, solennelle, la cérémonie inaugurale devant un parterre de sommités scientifiques, artistiques et politiques.

Nos chefs du parti libéral, notre poète Verhaeren, nos hommes de Sciences : Pirenne, Thomas, Frédéricq, Cumont de Gand, Van Beneden de Liège et bien d'autres encore. A la grande table rectorale tous les délégués belges et étrangers. Sont très remarqués : Beernaert, de l'Académie royale de Belgique, Francis Darwin (Cambridge), Rolland (Oxford), Neumann (Strasbourg), Poincaré (Paris).

D'ailleurs tout notre corps professoral est au poste. Le docteur Rommelaere, président du conseil d'administration, ouvre la séance et regrette l'absence de notre vénéré bourgmestre Demot, gravement malade. Quelques télégrammes d'excuses sont lus : entre autres du professeur Waldeier de Berlin et Davis de la Sorbonne.

Après avoir rappelé nos luttes scientifiques contre les tendances épiscopales de Louvain, M. Rommelaere nous énumère tous les corps savants représentés. De Belgique : l'Académie et l'Académie de médecine, les Universités de Liège et Gand par leurs recteurs, l'Angleterre par ses recteurs de Londres, Cambridge, Oxford ; l'Allemagne par celles de Berlin, Bonn, Strasbourg ; la France par celles de Paris, Nancy et Lille, la Hollande par celles d'Amsterdam et Utrecht. Genève nous envoie ses meilleurs vœux de sympathie. Il salue l'administration de la ville toujours si bonne et si généreuse pour sa protégée. Il rend un éclatant hommage à notre mécène, Monsieur Ernest Solvay, toujours prêt à nous soutenir, à nous aider à vaincre des obstacles qui, sans lui, seraient demeurés insurmontables. Longues acclamations, répétées, d'ailleurs fougueuses, après le rappel de tous les bienfaits dont nous comblèrent les Verhaegen, Van Schoor, Graux et Warocqué. Jamais, ou leur secours moral ou financier ne nous a manqué.

Puis ce furent les pages magistrales lues par Monsieur Paul Hymans et reproduites plus haut.

En l'absence de notre regretté bourgmestre, Monsieur Lemonnier, échevin des travaux publics, nous souhaite la bienvenue dans ce palais municipal. Rappelant les services rendus à la science et à la liberté par notre enseignement, il ajoute: « Aussi la Ville de Bruxelles accomplit-elle avec empressement, en ce jour anniversaire, un devoir de gratitude en envoyant un souvenir ému aux illustres fondateurs de l'Université. Elle exprime sa profonde et sa cordiale reconnaissance aux continuateurs de leur oeuvre, à leurs dignes successeurs, au corps professoral qui remplit sa haute et délicate mission avec un dévouement et un désintéressement sans égal ; elle remercie, enfin, tous ceux qui, par leurs générosités et leurs largesses, ont assuré la vie, la grandeur, la prospérité de l'Université Libre de Bruxelles ».

Dois-je vous dire de quels bravos sont soulignées ces paroles de péroraison ?

« Vous pouvez être assurés que, dans l'avenir, elle continuera à vous entourer de sa sollicitude et de son affection maternelle et qu'au jour, où le déplacement de École deviendra nécessaire, elle lui érigera un nouveau temple digne de ses mérites et répondant à toutes les nécessités des progrès modernes de l'enseignement ».

C'est au tour de notre « chief speaker », président de l'Association générale des Étudiants, à remercier notre Alma Mater de tout ce qu'elle nous donne. Il fait un vibrant appel à notre gratitude et nous conjure de ne pas mentir aux espérances de nos aînés.

Tous les délégués étrangers, drapés dans leur toge de grand apparat nous apportent les sympathies et les félicitations du monde savant. Remarquées surtout la harangue de Poincaré avec son parallèle spirituel entre les Universités jeunes, nées du et par le progrès et les vénérables aïeules rongées de routine, ankylosées et lentes à évoluer, et celle de Van Hamel, professeur de Droit pénal à l'Université d'Amsterdam, qui vient remuer en nous de bien vieux souvenirs et évoquer des destinées si longtemps communes. Citerai-je Cormack de Londres, Strasburger de Bonn, Chaudot de Genève, Lyon de Lille, Vollgraft d'Utrecht Adam de Nancy, qui nous rappelle aussi Ernest Solvay ; de Brabandere de Gand, Fraipont de Liége, Mesnil de l'Institut Pasteur et d'autres encore.

Le recteur prend la parole, salue au nom du corps professoral et nous dit : « Ce jour est un point de départ et non pas un aboutissement ». Il invoque la nécessité pour la science d'être libre.« La vérité n'est pas un dogme : il faut que nous formions des penseurs et des chercheurs. Tâchons de rester conformes au nouveau sceau que nous adoptons : St Michel terrassant l'hydre de l'esclavage et tenant en main le flambeau de la Science. »

Il nous donne ensuite lecture de la liste des docteurs « honoris causa » dont tous les délégués étrangers. Parmi les noms les plus acclamé, citons ceux de Pirenne, l'abbé Loysy, Maeterlinck, Verhaeren, Darwin, Roux !

Monsieur Buls (bravos enthousiastes) apporte l'appui de tous les amis de l'Université et nous rappelant que la moindre obole vaut le plus grand sacrifice, il laissera nos cœurs nous dire tout bas les noms de nos généreux donateurs.

Monsieur Rommelaere termine la série des discours en portant hommage à trois grands noms : Solvay, Warocqué et Errera.

Et maintenant, en route pour la gare du Midi, recevoir nos amis de Paris, qui arrivent tantôt. Marches accélérées, chants « praestissimi », attente impatiente, acclamations, hourrahs, accolades et vite au galop rentrer manger un morceau sur le pouce pour arriver à temps au « Gala » de la Monnaie.

Il est minuit et demi et, à une table du « Palace » presque vide, nous causons, un ami et moi, de notre émerveillement de tantôt : Une salle magnifique où les guirlandes de jolies femmes jettent de ci de là leurs notes claires en bouquets chatoyants de bijoux de rire et de chair. Les files d'habits et de devants empesés margent de blanc et noir les parterres disséminés en fantaisistes arabesques.

Certes le spectacle de scène ne le cède en rien à celui de la salle. Après les brillantes fanfares d'une marche jubilaire, nous voici jetés dans l'angoisse de ce drame sombre, Philippe II de Verhaeren. Si je vous dis dès maintenant que le fond en est le combat âpre et cruel pour la liberté qui agonise, ou plutôt l'odyssée d'un martyr qui franc, brutal peut-être, paie de sa vie sa lutte contre la sournoise oppression du Saint office, je n'ai plus à insister ni sur les acclamations venant saluer les tirades libératrices, ni sur les cris de haine et les hurlements réprobateurs soulevés par la sinistre morale de l'Inquisition qui, fourbe, parle du bras séculier quand elle seule frappe et assassine.

Si Mademoiselle Lucie Brille fut couverte de fleurs, c'est qu'elle su si bien faire tressaillir nos fibres les plus sensibles, celles qui sont notre raison d'être à nous Etudiants : l'Amour et la Liberté.

D'ailleurs notre enthousiasme est communicatif car toute la salle accompagne trépignante d'émotion le vaillant « choral des Gueux » qui suit.

Un entracte ; quelques pas à faire au foyer : Le recteur est rayonnant, les invités ont le sourire, les femmes le rire, la jeunesse l'hilarité.

Mais on sonne et il serait impardonnable de rater l'interprétation brillante du 2e acte de « Monna, Vanna » : par Me Georgette Leblanc-Maeterlinck et Mr Séverin Mars.

Nous sommes un peu plus fiers après la grandiose splendeur de cet acte, devant tous ces étrangers de marque : Une Belgique petite, c'est vrai, mais grande par ses enfants : des Verhaeren, des Maeterlinck.

Puis ce fut la tragique évocation de cette mort d'Egmont qui vint nous rappeler la double blessure que nous firent l'Inquisition et la furie espagnole qui tuaient à grands coups de jugements sacrés et infaillibles.

L'apothéose finale : Notre chant glorieux chanté par M. Lestelly et repris en chœur devant toute la salle debout...

Tout cela s'évoquait entre deux gorgées de Munich dans le calme d'une grande salle vide sous le regard morne d'un garçon en veste blanche, un oeil déjà fermé.

Vide, mais non, à une table pas loin de nous, deux Messieurs causent, dont Séverin Mars. Je me précipite à l'interview. Tiens, voici Georgette Leblanc.

Un rapide compliment à Me Maeterlinck, un second à Me Lucie Brille, qui se retirent après un instant dans leurs appartements (dame il est 1 1/2 heure). Mais je tiens attablé Monsieur Mars, peut-être malgré lui et je m'en excuse : « Et bien, dites-moi, quelles sont vos impressions de la soirée ? J'avoue, me répondit-il, que j'avais un peu peur. Pensez donc, aller fouiller cette psychologie fine et enchevêtrée, profondément humaine de Maeterlinck devant un public en majorité estudiantin ! Oser présenter le caractère, si femme, si ingénu de Monna Vanna dans le second acte. Là surtout où la vie du « cœur » est rendue jusqu'aux dernières limites de la finesse, où la scène est une fantasmagorie de nuances, délicates et comme effacées, de ce passé si inconnu, si brumeux d'Italie à l'aurore de la Renaissance. Italie mosaïque de villes plutôt. O, je sais qu'un talent comme celui de Me Leblanc ne recule pas devant l'obstacle. Mais mon rôle : Cet homme, fort devant les chaos et les guerres, mâle devant l'ennemi et qui hésite, recule, a peur devant deux yeux timides, devant un corps de femme qu'on n'a qu'à prendre. Faire saisir par les nuances du jeu que Prinzivallo renie son passé de luttes, pour plaire à celle que peut-être il n'aura jamais. Et puis voilà, nos étudiants sont presque gens du Nord: quel calme, quelle attention. Dites-moi, était-ce une élite choisie parmi vos quatorze cents basochiens ? »

« Pas du tout, je vous prie de le croire : ils étaient de toutes les facultés et réunis au hasard ».

« Alors, bravo ». « Et merci ».

Un dernier « bonnet de nuit » et « La consigne est de ronfler ».



Samedi, 20 novembre

Jour anniversaire de notre fondation. Oui, allons d'abord reconnaissants à un pieux pèlerinage. L'exposition de souvenirs universitaires et de portraits d'anciens professeurs s'ouvre à 10 heures. Et dans la lente promenade devant ces figures, qui regardent défiler la jeunesse d'aujourd'hui, leur oeuvre en quelque sorte, dans ce milieu où ces riens d'antan parlent à l'âme, on se tait ou on cause tout bas.

Figées dans le sombre relief du bronze ou l'éclat opalin et mat du marbre, nos gloires revivent, réunies toutes là, comme elles se réunissaient peut-être jadis, et évoquent, à nos yeux un peu tristes, ces soixante-quinze années de lutte, de ténacité jusqu'au triomphe d'aujourd'hui. Vais-je citer des noms : les Anspach, Bara, BuIs, Coppez, De Brouckère, De Facqz, Kufferath, Mainz, Graux, Vander Kindere, Van Humbeeck, Van Schoor, Verhaegen et d'autres encore. Quelques caricatures, des charges, d'anciens programmes, des sceaux. Sont surtout admirées les adresses de sympathie, enluminées, superbes, que nous ont envoyées les Universités du monde entier. Des dessins, des aquarelles...

Je voudrais m'y attarder plus longtemps, mais il me faut gagner
le parc Léopold où une visite des instituts m'attend. Un dernier regard en arrière et vivement, en route.






Peu de monde pour un premier « lendemain de la veille ». Tant pis pour ceux qui manquent. Peut-être les exilés de la rue des Sols ont-ils eu trop peur d'emporter d'ici de cuisants regrets et combien ils eurent raison.

Des salles, non, des salons, superbes, De grandes baies vitrées jettent partout leurs flots de clarté. Au lieu d'avoir pour horizon de sales tas de décombres, les mailles de fer des arbres nus esquissent par les perspectives en grisailles, leurs dentelles d'entrelacs.

Veinards de copains. On nous reçoit dans un gentil amphithéâtre garni de plantes de serre et de longues tables où des guirlandes de fleurs dessinent de longues spirales. Monsieur Paul Reger, nous adresse une chaleureuse bienvenue et devant notre émerveillement nous rend visible le monument intellectuel qui seul restera debout.

Il nous présente l'élite des Professeurs qui mettent la vie dans ce qui ne sont malgré tout que des bâtiments : MM.De Moor, Slosse, Jacques, Brachet, Dollo, Wawweiler. Pendant que De Péron notre président, proteste de notre énergie à soutenir l'effort des professeurs, le champagne circule et on décide par acclamations d'envoyer à MM. Solvay et Warocqué le télégramme suivant: « Les Étudiants réunis aux Instituts du Parc Léopold adressent au généreux philanthrope (E. Solvay) (R. Warocqué) l'expression de leur admiration et de leur profonde gratitude ».

Au tour de M. Waxweiler à nous faire les honneurs de l'Institut de Sociologie : La salle de conférences forme un tout d'une harmonie superbe entre les multiples exigences de la Science, la documentation la plus complète et un luxe d'un goût exquis. Suit une leçon type sur le travail et sur sa différentiation dans nos grandes usines modernes où le mécanisme loin d'être la « Niveleuse » permet aux divers degrés d'intelligence de s'employer suivant leurs moyens. Nous quittons à regret et jaloux des générations futures qui, probablement, loin du bruit et des ruelles infectes, iront rejoindre ce paradis de la Science. A peine le temps d'avaler un morceau à la hâte car il y a à une heure quelques tonneaux à boire à l' « Aiglon » chaussée d'Ixelles. Enthousiasme fou et soif en proportion.

Puis en route vers la « Grand'Place » pour la formation du cortège, qui se met en branle à 2 heures 1/4.

L'harmonie communale en tête, s'avance. Nous sommes certainement plus de mille. Ordre parfait. De Péron, devant la statue de Verhaegen, prononce une allocution émue, et de nombreuses gerbes viennent humblement se poser aux pieds de notre fondateur. Marche forcée jusqu'à la Bourse. Envahissement des escaliers. On chasse les « capitalistes » et, devant un concours de badauds qui, en restent « baba », nous nous tenons immobiles ; le vent même cesse d'agiter nos oriflammes et... « Ne bougeons plus » Merci. Nous voilà photographiés.


A la Bourse, Saint-Vé 1909.
Photo publié dans le Bruxelles Universitaire de la Saint-Vé 1948.
Aux premiers, des étudiants portent l'écharpe de leur Comité.


Farandoles, cramignons, chahuts, rondes évacuent en quelques instants la place de Brouckère. Flonflons de musique, petites trompes à deux sous, sifflets font rage, jusqu'à la salle du Théâtre communal où a lieu la fête commémorative de la Fondation de l'Université Libre.

La salle est bondée. Professeurs, Etudiants, Membres des Loges en uniformes ; c'est la cohue, mais attentive et silencieuse. Dans ce théâtre, un peu sombre, la cérémonie revêt un caractère encore plus solennel, plus poignant. Monsieur le recteur ouvre la 'séance, magistralement, par un discours d'une envolée et d'un style enflammé, véritable chef-d’œuvre d'éloquence. Comme après l'éclat de ces périodes, un aperçu succinct paraît sec !

Il début par un parallèle frappant entre les ruines croupissant aux portes de notre Université et le lamentable abandon où gît l'enseignement. Mais le temple du Libre Examen reste debout. Il rayonne en dehors et de nombreuses œuvres sœurs propagent ses doctrines. Les Anciens élèves, la Société des ingénieurs, l'Extension Universitaire, etc.

Que faut-il donc pour mener cette grande oeuvre à bien: trois choses : Freiheit, Ehre und Geld. Les deux premières nous les avons. Qui donc nous donna la troisième : Un homme s'est rencontré, loyal, infatigable et bon ; il est venu à nous et nous a dit : « De l'argent, mais demandez-en ! » et devant nos regards ironiques il ajouta : « J'en demanderai moi », et nous nous sommes inclinés. Cet homme c'est Monsieur Buls. Du coup une majestueuse ovation roule ses échos dans la vaste salle et dans l'émotion générale, Buls salue à droite et à gauche, profondément touché. Après un vibrant appel aux vaillants étudiants qui demain continueront l'oeuvre, le recteur nous invite à l'union, aurore de la victoire tout proche.

Viennent ensuite les hommages apportés à l'Université par :

M. Rouffart, au nom de l'Union des Anciens Étudiants
M. Greiner, Au nom des Ingénieurs sortis de l'U. L.
M. Léon Leclère, au nom de l'Extension Universitaire.
M. Lafontaine, au nom des Loges maçonniques.
M. Buls, au nom de la Ligue de l'Enseignement.
M. De Péron, au nom de l'Association générale.
M. Clouset, au nom de l'Université de Paris.
M. Sluys, au nom des Universités Belges.

Enfin, notre camarade Léon Dumont, au nom de la presse universitaire paie le tribut de reconnaissance, et l'assemblée, au milieu d'un délire frénétique, quitte la salle en chantant le choral des Gueux.

8 heures.


Scintillante dans son manteau de neige et d'or, sous l'éclat tamisé des mille feux électriques, la salle du Marché de la Madeleine s'inaugure en notre honneur en un festin digne des temps héroïques.

Plus de 750 convives, dans le brouhaba animé et joyeux de jeunes et vieux qui fraternisent, font honneur au banquet. Des rires perlent, à chaque bout de table : on s'interpelle, puis un refrain de chanson, un appel, tout se croise, se mêle, bourdonne. Quelle vie et quel appétit ! C'en est même trop vite fini.

A l'heure du St Marceaux... on n'entend rien. Je vois bien notre recteur juché sur une table, ouvrir et fermer la bouche comme s'il parlait. D'autres Messieurs font le même exercice inutilement.

Puis un silence profond, une ovation formidable : Paul Janson, notre vieux Lion des luttes électorales (Comme l'appellera tantôt Paul Hymans) parle. Il nous confie sa joie en voyant notre enthousiasme et fier de notre victoire militaire, salue notre aurore de demain. Quasi porté en triomphe, il faut de longues minutes pour éteindre les acclamations et les bravos auxquels Paul Hymans met le comble par une allocution pleine de fougue et de jeunesse.

Mais l'harmonie de nos copains Liégeois nous appelle au dehors et au son d'un pas redoublé, en route pour le bal.

O ! Ce bal. Le recteur, Monsieur le Professeur Vollgraff, délégué d'Utrecht tout hilares, Furnémont haranguant les couples, une bouteille de champagne à la main, et les vénérables membres des loges chahutant un quadrille !! Des couples, dans une double béatitude de champagne et d'amour, perdus à des tables à la débandade,
le punch qui flambe, les valseurs qui trépignent, tout cela me semble un vaste chaos de plaisirs enthousiastes, de vraie vie escholière menée par de vrais truands de plumes. Je rêve d'un Véronèse pour peindre ces noces là.
Dimanche, 21 novembre


Dès neuf heures et demi-grande animation boulevard de la Senne, malgré un temps maussade qui pleurniche de n'avoir pu se lever assez tôt.

Des quatre coins de la Belgique nous arrivent par fournées les sociétés de Jeunes Gardes et les cercles de Libre Pensée qui viennent porter à leur capitale l'offrande de leur inlassable dévouement. Plus de cent groupes, sans compter les cercles d'étudiants, déploient les plis de leur bannière. Le cortège coupé de nombreuses musiques se met en marche. La pluie ruisselle sur une cuirasse d'allégresse. Si le soleil boude, tant pis pour lui, il manque un bien beau spectacle.

Le long défilé s'écoule par les boulevards, la rue Neuve, place de la Monnaie, rue d'Arenberg, et par la rue du Marché au Bois, se rend à la statue de Verhaegen, fondateur de l'Université Libre.

Et dans le temps qui s'éclaire, le spectacle de l'éclatant hommage rendu à notre créateur, parait grandir, par le respect et une sorte de recueillement qu'on lit sur tous les visages. Enfin les groupes se disloquent et vont jeter l'animation, jusque dans les quartiers les plus excentriques de Bruxelles.

A onze heures se réunissaient au Parc Léopold et nos grands bienfaiteurs et nos grands dévouements. En un lunch cordial où naquirent les plus nobles et les plus proches espérances, tous sentirent se serrer plus étroits ces liens déjà vieux de trois quarts de siècles. On sentait déjà se réaliser ces deux vers de notre chant :


Une aurore nouvelle
Se lève à l'horizon.


Mais pour les conférences scientifiques qui suivirent, je préfère céder la parole à mon ami Louyot, beaucoup plus compétent que moi.

Au programme des fêtes du soixante quinzième anniversaire de la Fondation de l'Université Libre de Bruxelles était une conférence du docteur COMANDON sur la cinématographie de l'ultramicroscopie.

Dès que Monsieur HEGER eut présenté en quelques mots aimables, à l'affluence des personnalités scientifiques, des praticiens et des nombreux étudiants, le docteur COMANDON et ses collaborateurs MM. GASTOU et PATHÉ, le jeune savant entra immédiatement dans son sujet et émerveilla les spectateurs en faisant défiler devant eux la série, des films cinématographiques qu'il avait recueillis et qu'il nous développa de façon si claire. Ce fut l'innombrable et effrayante faune de l'intestin d'une souris ; les bacilles, vus à un grossissement de 20,000 diamètres, évoluaient, se transportaient en droite ligne, ou bien faisaient de gracieux virages et traversaient la préparation avec une rapidité déconcertante, bousculant les cocci plus paisibles, moins turbulents.

Puis l'on vit dans des préparations de sang de plusieurs animaux, des tripanosomes se mouvant incessamment, déployant leur membrane ondulante, se relançant comme des balles des globules sanguins et bousculant les ombres des globules morts. Vinrent également en milieu sanguin les gracieux spirochètes, agiles, élégants, avec leurs innombrables spires progressant à la manière d'une vrille; ou bien lorsqu'ils étaient dans un globule rouge, tournoyant comme s'ils étaient en cage; enfin quand le spécifique qui devait les tuer agissait, on les voyait dans les spasmes de l'agonie, ralentir leurs mouvements, s'accoler les uns aux autres comme pour se prêter mutuellement secours contre l'ennemi commun.

Enfin, contrastant avec cette vie intense, fébrile, nous voyons les mouvements lents, nobles et sûrs d'eux-mêmes des gros globules blancs lançant leurs pseudopodes et leurs prolongements protoplasmiques pour s'accaparer des cadavres de microbes qu'ils voulaient dévorer.

C'est par cette apothéose que se termina la séance : les spectateurs émerveillés étaient émus à la pensée des services qu'était destinée à rendre à la science la cinématographie appliquée à l'ultramicroscopie. Car outre l'auxiliaire précieux qu'il sera pour l'enseignement, il deviendra plus utile encore au savant qui peut constater par lui-même, l’œil sur le microscope ces séries de phénomènes.

En effet, le cinématographe, grâce à M. COMANDON, lui permet d'enregistrer et d'étudier à loisir les préparations fugaces de ces microrganismes vivants.

A l'inverse de la coutume parisienne, en Belgique ce sont les académiciens qui attirent les dames : salle comble au Marché de la Madeleine.

Laissez-moi, comme compte-rendu, vous donner un extrait qu'écrivit dans la « Jeunesse Progressiste » votre concitoyen Maurice Berger :

Donc M. Henri Poincaré, membre de l'Académie française et de l'Académie des sciences, qui réalise ce dualisme rare d'être à la fois l'un des écrivains les plus puissants et sans doute le mathématicien de le plus fort de l'époque, a parlé de Libre Examen en matière scientifique. Il a lu son discours, ou plutôt il l'a raconté sans regarder ses feuilles, un peu hâtivement, avec de petits gestes saccadés et de brusques interruptions pour rajuster un binocle indocile, désarçonné au moindre mouvement, et qui semblait causer au savant d'indicibles tablatures. Mais n'importe, il aurait pu parler ainsi des heures, que le public l'aurait écouté dans le même silence religieux, tourmenté seulement par la crainte d'en perdre une parole.

M. Gustave Lanson, professeur à la Faculté des Lettres de l'Université de Paris, qui avait choisi comme sujet « l'Esprit scientifique et la méthode de l'histoire littéraire », s'est montré plus soucieux des attitudes : debout, dans sa redingote élégante, avec ses gestes gracieux et sa diction qui serait impeccable si elle n'était légèrement nasillarde, il a charmé autant qu'il a instruit.

Enfin, M. Félix Le Dantec, professeur à la Sorbonne le plus jeune quoique le plus chauve, a complété la trilogie par une magistrale leçon sur « la Biologie constructive et la Biologie destructive ».

Aucun des trois savants n'a cherché à s'attaquer aux dogmes : seules, des préoccupations scientifiques les animait et cependant chacun a porté à ces dogmes des coups terribles. Et c'est l'impression dominante qu'ont dû emporter les auditeurs, qu'entre la science et la religion, aucun mariage n'est décidément possible.

Dès avant neuf heures, une file ininterrompue de voitures, autos et taxis déversent dans la cour d'honneur de l'hôtel de ville, la foule des quinze cents invités au raoût offert par le Conseil communal de Bruxelles, au Conseil d'administration, au Corps professoral de l'U. L. et aux étudiants délégués étrangers.

Dans cette suite de salons, où l'art de nos Flamands mit ses trésors de boiserie, de sculpture et de tapisserie, l'éblouissement des toilettes, des bijoux et des lustres fait châtoyer toute la gamme des nuances claires mises en relief par ce cadre merveilleusement vieux et assombri. Etudiants ceints d'écharpes multicolores, Messieurs superlativement décorés, Dames rayonnantes de pierreries, c'était féerique.

A neuf heures vingt deux minutes, deux élégantes livrent le premier assaut à l'un des buffets, que tous les promeneurs avaient déjà mangé des yeux, en passant. Ce fut le premier, et le dernier, car l'assaut ne cessa que faute de combattants. Je vous prie de croire que les étudiants firent montre de vaillance et d'audace ; la place forte d'ailleurs se rendait avec mille douceurs : De Péron boit pour les 525 membres de la Générale et porte toast sur toast de gratitude envers ce palais municipal.

Bal superbe, entrain juvénile, jeunes filles exquises. Beckers flirte pour les 525 membres de la Générale et fait honneur à notre renom estudiantin. D'ailleurs tous nos invités étudiants se sont montrés à la hauteur d'une si brillante invitation. Le Boulanger seul ne parvient pas à se hausser à la taille des 525 membres de la Générale.

Vers 11 h 1/2, les dernières bouteilles de champagne lancent au plafond leurs derniers bouchons.

C'est le « bouquet » de ce brillant feu d'artifice.


Lundi, 22 novembre


Debout ! Au poste ! Dès huit heures à la gare du nord. Ce fut l'hilarante randonnée par les rues de la métropole anversoise. En groupe plus restreint nos joyeuses clippes et nos fiers bérets ne s'en montrent que plus gais et plus infatigables. Après une rapide incursion le long des bassins, nous voilà béatement bercés par les ondes de notre grand fleuve: pas de mal de mer, spectacle merveilleux de cette vaste rade enfiévrée de vie et tout semble courir et grouiller pendant que nous (enfin) nous jouissons d'une bonne heure de repos.

Réception cordiale à l'hôtel de ville. Et banquet démocratique où la gaîté et l'entrain deviennent du délire. Visite du Jardin Zoologique. Long arrêt devant le « home » des singes : on étudie les attitudes, pour tantôt probablement.

Nouvelle ballade par des rues aussi écartées que possible et retour des « enfants prodigues » à 6 heures dans leur patrie intellectuelle.

Bref, une des meilleures journées estudiantines et dont tous les participants à coup sûr garderont le charmant souvenir.

Il n'est pas huit heures et déjà c'est la « lutte des places » dans la charmante bonbonnière du Parc. Il s'agit d'être bien placé.

Malgré ces longues festivités, les étudiants me paraissent s'éveiller de plus en plus.

Les interpellations, les rires fusent et se croisent. Dès qu'un professeur, un « type » connu, apparaît dans la salle, il est salué d'acclamations, de bancs, de bravos. Quelques polytechniciens sans doute, s'exercent à se lancer des dirigeables qui le sont si peu, que régulièrement, ils s' en vont orner d'un grand papillon blanc l'artistique coiffure d'une dame ou couvrir la noble calvitie d'un respectable « bourgeois ». Et tout le monde se réjouit de l'éveil de l'esprit frondeur et gamin, avant même le lever du rideau. L'ensemble de la salle... est superbe ; elle est pleine de vie, de jolies toilettes et du plus huppé des publics.

Aussi, à chaque allusion de l'auteur quel délire de cris, les acteurs eux-mêmes sourient, mais stoïques, ils font comme le nègre et n'en meurent pas. Ah ! Certes, ce n'est pas l'occasion de manifester qui a manqué et nos libres exaministes ne cachèrent pas leurs opinions. D'ailleurs on peut aimer Brieux ou détester les pièces à thèse, mais il est un grand mérite à rendre à Mlle Lucie Brille, c'est d'avoir eu des accents sublimes pour peindre une détresse de mère. Aussi fut-elle couverte de gerbes et de corbeilles. Charmante idée aussi le cadeau offert à la gosse qui eut de véritables trouvailles d'artiste dans son gentil rôle de Suzette. L'ensemble était essentiellement homogène et le moindre rôle n'était certes pas le moins bien rendu. Nos félicitations aux organisateurs et au nom des délégués étrangers et au nom des camarades de Bruxelles.

Puis tous, insatiables, nous attendions cette revue de Médecine, dont on disait monts et merveilles et dont quelques échos indiscrets avaient enflammé notre curiosité estudiantine. Ce fut un deuil cruel qui nous advint : Monsieur Emile De Mot, notre vénéré bourgmestre mourut le mardi, à midi, assombrissant péniblement les derniers éclats de nos fêtes et venant cruellement nous rappeler un dicton populaire : Pas de rires sans larmes.


[R. Petitjean]

La première médaille de Saint-Verhaegen ?

A l'occasion des fêtes du 75ème anniversaire de l'ULB, l'Association Générale des Etudiants édite une assez belle médaille, ainsi que le rappelle Touffe Decostre sur

son site Quevivelaguindaille.be. Celle-ci, bien que réalisée dans un style art déco très peu folklorique, serait la première - sinon la deuxième - médaille de Saint-Verhaegen.

Au recto, une femme représentant l'Alma Mater s'appuie sur un socle portant les armoiries de la Ville de Bruxelles (Saint-Michel et le dragon). Elle tient d'une main une tablette (symbole du savoir) et de l'autre - sans doute - une branche d'olivier (symbole de paix). Un soleil généreux (symbole de liberté et de vérité) éclaire la scène.