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lundi 31 décembre 2012

Le Diable au Corps, l'estaminet des Poils

Le 20 novembre 1948, Bruxelles Universtaire livre un article émouvant. C'est une vue impressionniste de l'estaminet du Diable au Corps, qui accueillit tant de Poils de 1892 à sa démolition en 1928 : elle est composée de témoignages retrouvés dans les papiers de Maurice Wolf, mort au camp de concentration de Mauthausen.

On évoque ici l'estaminet tenu par Jules Gaspar - du sable fin qui rafraîchissait le sol au poêle de Louvain - ainsi que les Nébuleux, les Sauriens et les Clysopompiers qui s'y réunissaient dans l'arrière-salle... "Une certaine façon de comprendre et d'aimer la vie".














samedi 29 décembre 2012

Le Diable au Corps, vu de l'intérieur

Se rendre 12 rue aux Choux, suivre un long couloir, traverser une cour, monter trois marches de pierre usées et pousser une porte vermoulue... On arrivait alors à l'étroite salle rectangulaire du Diable au Corps. (Jean d'Osta, Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles, 1995)

Le dallage rouge et blanc était rafraîchi de sable fin. Les poutres du plafond étaient bistrées par l'huile des lampes et les chaises branlantes (Bruxelles Universitaire de mai 1930)

Carte postale, imprimée chez Havermans, vers 1900.
Au centre du cliché, la cheminée flamande et le poêle de Louvain.
Derrière les fenêtres à croisillon, à droite, on trouvait la cour.

Au bout de la pièce, on trouvait un poêle de Louvain et une cheminée campagnarde porteuse d'un tas de bibelots. Amédée Lynen (l'un des animateurs du cabaret) et Bizuth ont tous deux croqués cet espace chaleureux.


Le Diable au Corps, par Amédée Lynen. Carte postale, vers 1900.

Le poêle de Louvain et la cheminée flamande vus par Bizuth
in Bizuth, U.L.B. 20-26. Cent caricatures et quelques dessins, 1949


A l'autre bout de la salle, en face de la cheminée, se dressait le comptoir où officiait Jules Gaspar, le vénérable patron, au milieu des chopes en grès.


Jules Gaspar, patron du Diable au Corps, derrière son comptoir.
Plaque de verre, non datée.
Ce document provient
du Service Archives, Patrimoine et Collections spéciales de l'ULB.
50 avenue Franklin Roosevelt à 1050 Bruxelles.

Le comptoir du Diable au Corps, vu par Bizuth
in Bizuth, U.L.B. 20-26. Cent caricatures et quelques dessins, 1949.

Lorsque le Diable au Corps dut fermer sa porte fin 1928 pour laisser la place aux bâtiments de l'Innovation, on organisa une vente aux enchères du mobilier (en janvier 1929). De la cheminée flamande aux carreaux de Delft qui lambrissait la cheminée et la salle, du poêle de Louvain aux pots en grès, les fidèles sauvèrent de nombreux trésors de la démolition. Mais ils furent éparpillés. (Les mémoires de Jef Lambic, 1930)

Poils, Plumes, si vous voulez saluer quelque relique du glorieux estaminet, allez boire un coup à la Fleur en Papier Doré, rue des Alexiens. Vous y verrez le vieux poêle, où ronflait le feu du Diable.

Le poêle du Diable au Corps,
dans la première salle de la Fleur en Papier Doré, rue des Alexiens.
Aujourd'hui, on retrouve un peu de l'ambiance du Diable au Corps sur les banquettes de la Bécasse, du Bon Vieux Temps, de l'Imaige Nostre Dame qui vivent tranquillement au fond de ruelles du centre-ville.

vendredi 28 décembre 2012

Le Diable au Corps, vu de l'extérieur

Les Nébuleux sont fondés à l'ULB en 1886. Ils tiennent leurs premières séances à la Croix de Fer, un estaminet du centre-ville que nous n'avons pas encore localisé avec certitude.

En 1892, le cabaret du Diable-au-Corps s'ouvre au 12 rue aux Choux, dans une arrière-maison. On y accède par un long couloir, en traversant une cour aux murs couverts de vigne vierge. C'est là que les Nébuleux s'installent définitivement.

Ils y seront rejoints par d'autres Cercles étudiants mais aussi par Charles Plisnier, Roger Kervyn de Marcke ten Driessche, Michel de Ghelderode, Théo Fleischman, Paul-Henri Spaak, James Ensor. Et bien d'autres auteurs et artistes, comme Amédée Lynen, qui anime le cabaret et illustre une revue hebdomadaire sous le même nom de Diable-au-Corps, ainsi que le rappelle Jean d'Osta dans son Dictionnaire historique et anecdotique des rues de Bruxelles publié en 1995.

L'estaminet met la clef sous la porte fin 1928 : l'Innovation le rachète pour agrandir ses bâtiments. Le site "Que vive la guindaille" consacre une page conséquente à la fermeture du cabaret.

Bizuth a croqué l'entrée du couloir du Diable-au-Corps et la façade voisine. Cette aquarelle restitue toute l'atsmophère des fins de soirées bibitives. Jean d'Osta a reproduit cette carticature en noir et blanc sous forme de vignette mais nous l'avons vue, aux Archives de l'ULB, en couleurs et au format affiche. En Bordeaux et Bleu tâchera de vous la présenter dans sa version originale.

Dessin de Bizuth en 1920
in Jean d'Osta, Dictionnaire historique et anecdotique
des rues de Bruxelles, éd. Le Livre, 1995.

dimanche 16 décembre 2012

La Saint-Verhaegen de 1888

L'ULB ouvre officiellement ses portes le 20 novembre 1834. Une dixaine d'années et quelques students plus tard, en 1843, lors de la création de l'Union des Anciens étudiants, on commence à fêter l'anniversaire de l'Alma Mater. A cette époque, les Anciens se retrouvent le 20 novembre dans les bristrots du centre de Bruxelles, avant de banqueter ensemble en fin de journée.

L'expression "Saint-Verhaegen" n'apparaît qu'en 1888. Alors que la Belgique est sous tutelle catholique depuis quatre ans et alors que les tensions grandissent au sein du parti libéral entre progressistes et doctrinaires, les étudiants décident - non sans ironie - de sanctifier le fondateur de leur université, afin de réaffirmer les idéaux de celui-ci.

Le matin du 20 novembre 1888, ce sont ainsi 200 étudiants (sur 1400) portant les drapeaux des différentes sociétés qui se rendent au pied de la statue de Verhaegen, située devant les bâtiments de la rue des Sols. Puis, ils vont déposer une couronne de feuilles de chêne sur sa tombe au cimetière de Bruxelles.

Sous le titre "Les fêtes de la St Verhaegen et la Générale", L'Etudiant, organe de la jeunesse libérale universitaire du 22 novembre 1888 nous livre un compte-rendu détaillé de cette journée organisée par la Société Générale des Etudiants.

En lisant attentivement l'article, on comprend que les moments forts de la journée - tels que le cortège, les discours et les hommages, le banquet agrémenté d'une théâtrale et même le punch - existaient depuis plusieurs années. Il reste cependant à dater leur apparition avec précision.

Il est ainsi probable que le cortège du matin reliant l'estaminet de la Porte-Verte (installée sur le Treurenberg) à l'Université (rue des Sols) se soit déroulé sous la forme d'un "monôme". Ce cortège en file indienne zigzagant est en effet déjà mentionné dans L'Etudiant d'avril 1888, et ce sans autre explication - ce qui laisse penser que le principe du cortège ondulant était déjà largement connu.

Le cortège de l'après-midi refait le trajet de la Porte-Verte à l'Université - éclairée aux feux de Bengale -, puis part vers le local des vétérinaires (rue des Poissonniers) et la Croix-de-Fer, le local des Nébuleux (devenus un cercle respecté deux ans après leur fondation). Avant de se rendre chez "Perrin", où se déroule le banquet du corps professoral. Un chemin très différent de celui parcouru de nos jours.

Quant au punch flambé (qui dégage une "lueur blafarde"), il était lui aussi très probablement connu avant 1888 : le compte-rendu de la Saint-Vé signale que la "chanson des Scorpions (...) accompagne toujours cette solennité"... "Toujours" : ce qui implique que ce n'est pas la première fois que les étudiants en préparent. Le punch est d'ailleurs mentionné par L'Etudiant en avril 1888. Les gourmands auront remarqué que le punch millésimé Saint-Vé 1888 a été brassé par Georges Garnir - dont Le Semeur remplacera deux ans plus tard la Marche des étudiants du professeur Wittmeur.

Mais trève de bavardage. Laissons la place à l'article de "L'Etudiant".

Les fêtes de la St Verhaegen et la Générale

Samedi. Un temps gris, avec des menaces d’écluses qui vont s’ouvrir. Dès dix heures du matin, la salle de la Porte Verte s’emplit petit à petit. On est très calme, et vers 10 1/2h., le cortège se met en marche pour l’Université. Suivant la vénérable coutume académique, on remémore le souvenir des vieilles choses glorieuses. Le président Accarain prononce devant la statue de l’illustre professeur un discours dont nous extrayons les passages suivants :
« Messieurs,
« L’Université libre de Bruxelles célèbre aujourd’hui le 54e anniversaire de sa fondation.
« Nous profitons de cette occasion pour apporter un témoignage de notre respect à la mémoire de l’homme qui y a le plus fortement contribué, pour offrir l’hommage de notre reconnaissance à celui qui, le premier, s’efforça, en Belgique, de disputer l’enseignement supérieur à l’influence néfaste de l’épiscopat, de dégager la science des liens où la tenaient les traditions et les dogmes catholiques et de lui donner un asile où elle put grandir à l’abri des préoccupations religieuses. »
M. Accarain rappelle ensuite les vicissitudes qui marquèrent les premières années de l’Université et les efforts que Verhaegen fit pour surmonter ces difficultés : l’insuffisance des ressources, l’incrédulité, l’hostilité du pouvoir gouvernemental. Le 20 novembre 1834 l’université libre était fondée grâce aux souscriptions volontaires venues de toutes les parties du pays.
« Cependant les difficultés ne manquèrent pas aux organisateurs de l’Université. Le gouvernement, en organisant les Universités de l’Etat, ne tarda pas à amener des défections parmi les professeurs.
« Certains d’entre eux, alléchés par les séduisantes promesses d’un ministère réactionnaire, quittèrent l’Université libre pour occuper des chaires plus lucratives à Gand et à Liège.
« D’autre part, le manque de discipline de quelques autres suscitait aux fondateurs de sérieux embarras.
« Malgré toutes ces épreuves, l’Université marchait toujours en avant, conduite par les hommes qui s’y étaient voués.
« En 1842, on eut à affronter de nouvelles luttes : le gouvernement ordonna à l’Université d’avoir, dans les vingt-quatre heures, à évacuer les locaux qu’elle occupait au Musée.
« Grâce au bienveillant concours du Conseil Communal, l’Université fut installée rue des Sols, où elle est encore.
« De nouvelles souscriptions, le désintéressement de ses professeurs et l’appui du Conseil provincial mirent bientôt l’Université de Bruxelles en état de rivaliser avec celles de Gand et de Liège.
« Le but était atteint.
« L’Université composa alors son Conseil d’Administration. Les hautes fonctions d’Administrateur-Inspecteur furent conférées par ses collègues à Théodore Verhaegen. Personne en effet n’était plus digne de les occuper que l’homme dont l’énergie et la persévérance ne s’étaient jamais démenties depuis la fondation de l’Université.
« Ces fonctions, Verhaegen les occupait encore en 1862, lorsque la mort vint l’enlever inopinément à l’admiration de tous ceux qui avaient suivi ses efforts dans la lutte qu’il avait entreprise.
« Cette statue, autour de laquelle nous sommes tous aujourd’hui rassemblés est le gage de la profonde gratitude vouée par la population universitaire à cet homme de cœur, à ce grand citoyen. »
Ce discours, très écouté, fini, le cortège se remet en marche, pour aller déposer à Evere, sur la tombe de Verhaegen, la couronne achetée par souscription. Drapeaux déployés, les fidèles, que cette lointaine promenade sous un ciel maussade, n’a pas intimidés, arrivent au cimetière, vers midi. Schlesser, le vice-président prend la parole dans les termes suivants :
« La Société Générale des Etudiants a voulu rendre hommage à la mémoire de l’homme dont le nom, indissolublement lié à celui de notre Université, sera toujours un objet de respect pour ceux qui combattent dans la lutte pour la science et la vérité.
« L’Université de Bruxelles porte un grand nom aujourd’hui parmi les Universités de l’Europe. Foyer de progrès, elle verse au loin la lumière éclatante des idées généreuses, et pour la régénérescence de l’esprit politique en notre pays, comme pour l’évolution générale de la pensée humaine, son influence aura été grande et féconde.
« Si Verhaegen revenait un instant parmi nous, il pourrait se glorifier de son œuvre. Il constaterait que l’esprit qu’il lui a imprimé dès sa création et qui en fait sa grandeur, y reste vivace et fort et que l’Université de Bruxelles n’a pas failli à sa mission. Il verrait aussi que son souvenir se transmet dans les générations d’étudiants qui s’y succèdent, intact et vénéré.
« Que sa vie soit pour nous un exemple précieux, un enseignement nous inspirant à notre tour la confiance dans l’avenir de la cause qu’il a si ardemment défendue. Soyons fiers de nos convictions, car l’avenir leur appartient.
« Soyons enthousiastes, non en fanatiques intolérants, mais avec cette largeur de pensée provenant des conceptions profondes et justes, embrassant l’humanité dans une étreinte de paix et de fraternité.
« Que notre Université prospère et grandisse, c’est là le vœu passionné de tous les élèves unis aujourd’hui en un même sentiment de piété envers son illustre fondateur. Vive la mémoire de Verhaegen ! Vive l’Université de Bruxelles. »

Le Banquet démocratique

Une odeur de fristouille à réjouir des pendus s’exhale par toutes les fenêtres de la Porte-Verte. Les copains attendent dans la salle du café que le « Sésame ouvre-toi ! » du comité leur donne accès dans la salle du banquet. Le contrôle est rigoureux ; mais il fonctionne à merveille ­­- comme, du reste, au bal de la soirée. Félicitons, en passant, l’ami Dourlet qui est bien le Cerbère le plus consciencieux que nous connaissions. Un menu, splendidement illustré par Lepage, achève de mettre l’eau à la bouche au moindre des gourmets. Voici du reste, ce menu, digne de rester gravé dans les mémoires (la reconnaissance de l’estomac, quoi !)
Marennes ostendaises
Citrons de Laponie
Relevé de poivre gros grains
Potage E. Recteur
Salamis de Salamalecs à l’eau bénite de cour
Choucroute Garnir
Illusions des truites
Filet de bœuf Grand Concours
Choux de Bruxelles
N.B. - On aurait bien ajouté quelques autres légumes tels que « Carottes universitaires, etc. » mais le Comité manquait complètement de radis.
Dessert ton pantalon
et
Mets-toi à l’aise
Nous ne pouvons pas détailler par le menu ces succulences. Qu’il nous suffise de dire que les Marennes parquées étaient délicieuses de l’avis général.
Pas de toasts - cela empêche la bonne digestion ; seul le tambour de Vander Linden a pris la parole et il n’y a pas été de… baguettes mortes. Et les chansons - inédites, s.v.p. ! - les monologues, les duos, les combles, les couplets folichons, ont défilé sur la scène pour la plus grande gloire de Noblom et de Sohier.

La Sortie

A cinq heures et demie, le tambour de l’Harmonie bat le rappel et le cortège, musique en tête, descend le Treurenberg et se dirige vers l’Université.
A son arrivée sur place, la façade la rue de l’Impératrice se trouve illuminée aux flammes de Bengale et à la lumière électrique par les soins de M.Gérard qui, avec sa complaisance habituelle, avait mis à disposition du comité la machine de la rue des Finances. L’Harmonie entonne la Brabançonne et des hurrahs frénétiques saluent d’enthousiasme  la statue de Verhaegen, rayonnante de lumière, et dont l’ombre agrandie, projetée sur la façade principale, prend des allures d’apothéose.
Les acclamations ne cessent que lorsque l’Harmonie reprend la Marche des Etudiants et se dirige par la Cantersteen, la Madeleine et les galeries Saint-Hubert, vers la Croix-de-Fer, local des Nébuleux.
De là, on marche droit sur le local des vétérinaires, rue des Poissonniers, puis on s’arrête sous les fenêtres de chez Perrin, où les corps professoral et administratif se trouvent réunis en leur banquet annuel. Les comités de la Générale et de l’Harmonie sont invités à se rendre dans la salle du Banquet. A leur entrée, les professeurs se lèvent et acclament chaleureusement les drapeaux de l’Université et des différents cercles.
En quelques mots qui portent juste et bien, Alfred Accarain, qui garde un beau sang-froid, fait son speech, au bourgmestre, au recteur, au corps professoral.
Après la réponse de M. Vander Rest, les coupes de champagne circulent. On porte des santés et on trinque dans tous les coins de la salle.
Alors les convives apparaissent au balcon, où ils font l’objet d’une ovation enthousiaste.
Le cortège rentre au local, drapeaux déployés, et se disperse en ville pour se ravitailler et reprendre des forces en vue de la sauterie du soir.

A Saint-Michel

Rarement on a vu jeunesse aussi joyeuse et aussi nombreuse que celle qui prenait ses ébats à la salle Saint-Michel.
L’entrain a encore redoublé après l’arrivée de la première marmite de punch, vaillamment conduite par les muscles puissants de Drypondt et Garnir. Bientôt la lueur blafarde de l’alcool nécessite la chanson des Scorpions, qui accompagne toujours cette solennité.
La marmite est bientôt mise à sec et bientôt remplie à nouveau d’un punch qui surpasse encore le premier.
On a beaucoup remarqué le zèle du secrétaire qui s’est cru autorisé à vider au goulot le dernier verre de la dernière bouteille de champagne.
Nous demandons d’office sa comparution devant une nouvelle Commission du Punch.
C’est la seule chose que l’on ait eu à regretter pendant cette soirée si bien remplie.
Encore une journée comme celle-ci et les étudiants auront acquis une réputation de dignité grave que leur jalouseront nos honorables du Sénat.