dimanche 27 mai 2012

Héritage des sociétés étudiantes dites germaniques

Les étudiants belges connaissaient relativement bien le fonctionnement des sociétés estudiantines allemandes et suisses. En 1891, l’"Almanach des étudiants libéraux de l’Université de Gand" brosse ainsi un tableau assez complet des corporations allemandes et de leurs principaux rites. Et en 1896, le même "Almanach" interroge différentes sections des sociétés suisses de Zofingue et de Belles-Lettres et publie leurs réponses qui comportent un état des lieux de ces sociétés ainsi qu’une description de leurs casquettes et sautoirs.


Carte de la Société de Belles-Lettres
envoyée  de Lausanne le 6 juin 1906,
à l'occasion des fêtes du centenaire de la Société.

A gauche, un Belletrien porteur du cerevis et du sautoir.
A droite, un autre membre porteur de la casquette et du sautoir.

Si la majorité des sociétés d'étudiants suisses reprirent les règles du Comment, la casquette à visière courte, les rubans portés en sautoir et les uniformes de leurs homologues germaniques, il en a été autrement pour les étudiants belges. 

Le Comment

On ne sait pas exactement quand le Comment et les Kneipen furent introduits en Belgique. Mais, d’après un document unique (un article de l'époque en notre possession), il est possible que ce code étudiant et ces assemblées aient été pratiqués très tôt à l’Université de Bruxelles par la "Société des Crocodiles", un cercle fondé en 1853.

En revanche, on peut affirmer avec certitude que l’usage du Comment fut introduit à l’Université de Louvain par l’"Helvetia Lovaniensis", une société d’étudiants catholiques suisses organisée sur le modèle des sociétés estudiantines germaniques. Cette société, fondée en 1872, disparut en 1875.

La "Tungria Lovaniensis", basée sur le même modèle, apparut peu après, en 1877. La Tungria a très probablement été fondée par des étudiants ayant déjà appartenu à des corporations. Elle rassemblait des Allemands, des Autrichiens, des Suisses, des Belges et des Luxembourgeois, tous germanophones. Elle disparut elle aussi rapidement, en 1879. Son activité fut néanmoins prolongée, dès 1880, par la société "D’Letzebuerger", qui regroupait des étudiants luxembourgeois ; celle-ci tint des Kneipen selon les rites du Comment bien après la Seconde guerre mondiale. (www.louvain.lu, site consulté le 17 octobre 2008.)

Der gutte Kamerad : le bon camarade.
Dessin extrait du Bierzeitung du cercle D'Letzeburger, vers 1880.

Au-dessus, un membre, porteur du cerevis et du ruban,

tient une chope d'une main et sa pipe de l'autre.
En dessous, scènes de Kneipen


Sur les cendres des deux premières fraternités suisse et allemande, une nouvelle société fut créée à l’Université de Louvain en 1896. Elle prit le nom de "Lovania". Elle doit sa naissance à des étudiants qui avaient assisté à une conférence sur la vie estudiantine en Allemagne, donnée par le professeur Armand Thiéry (lui-même membre de la "Bavaria Bonn"). La préface du "Chansonnier des étudiants belges", édité en 1901 par le "Studentverbindung Lovania" annonce clairement la filiation de cette société, fondée "suivant les us et coutumes des fameuses Corporations estudiantines d’Outre-Rhin".

Pendant la Première guerre mondiale, la Lovania perdit de nombreux membres tués sous les uniformes belge et allemand et elle fut mise en sommeil. En 1927, l'étudiant louvaniste Edmond de Goeyse essaya sans succès de relancer ses activités. Néanmoins, c'est principalement sous l'influence de ce même de Goeyse qu'un Clubcodex, version flamande du Comment, se répandra en Belgique à partir de 1929.

Ce Codex se diffusera d'abord dans les universités du Nord du pays dans la première moitié du 20ème siècle puis dans les autres universités dans la seconde moitié.

La casquette et le ruban

Lorsqu’elle apparaît à l’ULB vers 1850 et vers 1860 à l’Université de Liège, la casquette des sociétés estudiantines belges, appelée aujourd'hui "penne", dispose également d’une visière courte et sa forme rappelle celle de la coiffe estudiantine allemande. ("Philo fête ses 10 ans : l’Expo !", Catalogue d'exposition, Liège, 1997, pp. 12 et 13).

Progressivement, la visière s’est allongée pour atteindre ses dimensions actuelles au cours des années 1970. Aujourd’hui, ce sont principalement les Ordres de l’ULB qui portent encore la visière courte, héritage des sociétés dites germaniques.

Il semble que les rubans portés en sautoir aient été introduits en Belgique par les sociétés de type "germanique", à Louvain à la fin du 19ème siècle puis dans les universités aujourd'hui néerlandophones au début du XXe siècle.


A l'ULB, les rubans étaient portés par les membres des comités de Cercle vers 1900 ; il semble qu'ils aient disparu de l'Université après la Première Guerre mondiale avant d'y être réintroduits discrètement dans les années 1960 par les premières Corporations puis publiquement dans les années 1980 par les  premières Guildes. Ce qui est cohérent : les Corporations et les Guildes fonctionnant sur le modèle du Comment.

La tenue d'apparat


La tenue d'apparat des étudiants allemands a également été portée en Belgique, quoique brièvement. Eugène Polain, bibliothécaire de l’Université de Liège, nous livre un témoignage intéressant sur l’habillement des étudiants liégeois : "Leur costume, le jour de sortie, écrit-il, était très curieux. C'est surtout en 1869, lors de la célébration du 50e de  l'université que je m'en rappelle : ils avaient quelque peu copié le costume des Allemands, et portaient le pantalon blanc, une veste assez courte et fort étriquée. Ils avaient comme coiffure une petite casquette étroite avec une visière en toile cirée." (Jean-Denys Boussart, Petite histoire des étudiants liégeois. Contribution à l’étude des traditions estudiantines, Liège, 1967, p.13)


La tenue décrite par le bibliothécaire de Liège correspond à celle des étudiants suisses et allemands (voir la carte ci-dessous).

Salutations envoyées de Luzern le 28 août 1908
"an die ganze Korona" de la société Minerva à Basel.

On voit ici un étudiant en Vollwichs, la tenue d'apparat des étudiants suisses et allemands.

Elle est consituée d'un cerevis (petit couvre-chef retenu par un élastique),
d'un sautoir aux couleurs de la société
d'un Flaus (veste à brandebourg), de gants à crispins,
de culottes blanches et de bottes.

La plupart des sociétés encore actives n'ont gardé de cette tenue que la casquette et le sautoir.


jeudi 24 mai 2012

Comment de la Société de Zofingue

Dans la brève "Aux origines des sociétés d'étudiants" , nous avons signalé que les Landsmannschaften, apparues au 16ème siècle, furent les premières sociétés d'étudiants à codifier leurs coutumes par un Comment. Cet ensemble de rites est aussi parfois appelé Biercomment.

Il en existe des longs et des brefs, des sévères et des drôles. Qu'ils soient épurés ou d'une complexité burlesque, l'humour au second degré n'est jamais loin.

Les premiers Comment ont été rédigés en allemand. Mais certaines sociétés d'étudiants suisses les ont adaptés en français. 

Nous avons choisi de présenter le Comment édité en 1902 par la section genevoise de la Société de Zofingue (et non pas les versions plus récentes) afin de souligner l'ancienneté de rites étudiants que nous avons adoptés et adaptés dans les universités belges. (Lisez les brèves : "La tenue d'une Kneipe, d'un Cantus", "Silentium ex ! Colloquium !" et "Ad diagonalem ! Ad fundum !").

Les commentaires (assez brefs) des articles du Comment ont été placés en tête des pages reproduites ci-dessous.



Les séances sont rythmées par deux actes. Lors du premier acte, les membres discutent des questions administratives et présentent leurs différents sujets de discussion. Lors du second acte, l'assemblée passe aux réjouissances et aux jeux de bière.

Le terme "philistins" désigne en général les personnes qui n'appartiennent pas à une société d'étudiants. Mais certaines sociétés attribuent ce vocable à leurs anciens membres.

Lors d'une Kneipe, le temps est compté en "bierminuten". Et comme le temps passe plus vite le verre à la main, 5 bierminuten valent 3 minutes philistines.


La "fleur" est première gorgée d'une bière. A l'inverse, le "reste" est la dernière gorgée.

La Corona est composée de l'ensemble des membres attablés.

Les lettres "F.M." désignent le Fuchs-Major, chargé de la formation folklorique des nouveaux membres (appelés Füchse, c'est-à-dire "renards"). Les membres admis sont appelés Burschen (c'est-à-dire "gars").


Le §11 est le plus sacré des paragraphes. Dans de nombreux Comment, il reprend l'adage "Es wird immer fortgesoffen". Dans cette édition, la consigne a été francisée. Mais l'idée reste la même : on boit toujours trop.



Le "Burschenconvent", appelé "Gerousia" dans cette édition, est l'assemblée des Burschen. Et le "Fuchseconvent" est l'assemblée des nouveaux (les Füchse). Chaque Fuchs est parrainé par un Leibbursch.


Un "Ehrenfuchs" et un "Ehrenbursch" sont un fuchs d'honneur et un bursch d'honneur, ce qu'on pourrait traduire par filleul d'honneur et parrain d'honneur.


Un "Quantum" désigne une quantité et un "Ganz" un verre entier...

Contrairement à ce qu'indique son nom, le "Contre-président" (appelé parfois Contra) a pour tâche de seconder le président (le Senior).

Recommander un membre au Fuchs-Major ou au président revient à demander la parole ou une certaine quantité de bière pour lui. 


Une coquille s'est glissée dans le Comment : lisez "pro laude" (à la place de "pro lande"), pour le verre de récompense que boit un membre.


On verra dans le "bierjung" une parodie des duels à la rapière. Dans ce rite bibitif, les verres sont d'ailleurs appelés "armes" et l'on dit qu'un membre "a saigné" lorsqu'il a renversé de la bière en buvant.



Boire "in die Welt", c'est boire "dans le monde" suivant l'idée que la Corona est une petite société.

"Ueber's Kreuz trinken" est un rite bibitif pour "boire de façon croisée" ou plus exactement pour renvoyer l'hommage à celui qui invite à boire.


Au cours de la cérémonie d'intronisation, on verse de la bière sur la tête du néophyte.



mercredi 23 mai 2012

Aux origines des sociétés d'étudiants

Les étudiants français

A Paris et Bologne, les deux villes universitaires les plus célèbres au Moyen Age, les étudiants "avaient l’habitude de se réunir au sein d’associations regroupant des gens originaires de la même région, les nationes. Ces nationes empruntèrent nombre de rites aux corporations qui fleurissaient un peu partout au Moyen Age. Comme pour tout groupement fermé, le nouveau venu était soumis à un certain nombre d’épreuves (sauf à Bologne) qu’il devait subir avant d’entrer dans la nation.", explique l'historien Olivier Meuwly dans son excellent ouvrage sur les sociétés étudiantes de Lausanne. "Ces associations avaient pour but essentiel d’offrir un cadre d’accueil chaleureux au nouveau venu, tiré de son coin de terre natal. Elles deviendront un moyen de lui venir en aide et de lui permettre de s’adapter à un milieu tout à fait nouveau pour lui." (Olivier Meuwly, Histoire des sociétés d’étudiants de Lausanne, Université de Lausanne, 1987, p.13.)

Les étudiants allemands

Au 16ème siècle, les universités allemandes virent se créer des variantes des nations. "Regroupant également des étudiants provenant de la même contrée, elles prirent le nom de Landsmannschaften. Là aussi elles s’inspirèrent des corporations, puisqu’elles adoptèrent, comme celles-ci, des signes distinctifs, rubans, locaux et règlements." Des Comment (qu’on peut définir comme le fait de savoir comment se comporter et... boire) codifièrent leurs usages. (Olivier Meuwly, op.cit., pp.13-14)

Les Landsmannschaften étaient dirigées par un senior (l’étudiant le plus âgé), secondé par un consenior ou par un professeur. Ces sociétés eurent à cœur de cultiver le vocabulaire estudiantin. On y employait par exemple les termes de "fux" et de "bursch" en rapport avec le nombre de semestres et sans que cela ait de prime abord une connotation hiérarchique. Ces sociétés avaient également un penchant prononcé pour les chants d’étudiants. (Voir le très complet Dossier de formation romand publié par la Sarinia, p.9. www.sarinia.ch)

Les Landsmannschaften furent interdites en 1654 principalement en raison des nombreux duels qui les opposaient. Elles ne disparurent pas mais perdirent en influence. (Dossier de la Sarinia, p.9) De plus, elles subirent des changements notables sous l’influence conjuguée des idées libérales issues de l’Aufklärung (les Lumières) et de la franc-maçonnerie.

Parallèlement au renouveau des Landsmannschaften, apparurent les ordres estudiantins, qui s’inspiraient des idéaux égalitaires et des habitudes des loges maçonniques. Ces ordres influenceront les rites des Landsmannschaften puis "se détacheront du monde estudiantin et finiront, vers 1815, par disparaître complètement." (Olivier Meuwly, op.cit., p.14)

Olivier Meuwly estime que la fusion entre les principes des Landsmannschaften et ceux des ordres estudiantins a donné naissance à la société étudiante moderne. (Olivier Meuwly, op.cit., p.14)

"Dès 1810 environ, ces Landsmannschaften, qui faisaient respecter de façon tyrannique le Comment sur les universités et qui y exerçaient une véritable hégémonie, prirent progressivement les noms Kränzchen puis de Corps."  Et le critère d’admission de l'origine géographique disparut au profit de la personnalité du candidat. (Olivier Meuwly, op.cit., p.14)

Les Corps se considéraient comme les détenteurs des traditions estudiantines et ils contribuèrent à en fixer les coutumes. Ils mirent par écrit et complétèrent l’ancien Comment des Landsmannschaften. Ils reprirent le système de la société à vie (Lebensverbindung) et de nombreux rites et signes propres aux ordres estudiantins tels que la devise, le zirkel (c'est-à-dire le monogramme de la société), les abréviations X, XX et XXX pour désigner le président, le vice-président et le secrétaire. (Dossier de la Sarinia, p.10.)

Ces corps tinrent des Kneipen, c'est-à-dire des réunions se déroulant selon des rites et avec des formules spécifiques en latin. Pour avoir une idée de la manière dont ils se pratiquent aujourd'hui en Belgique, lisez les brèves "La tenue d'une Kneipe, d'un Cantus" et "Ad diagonalem ! Ad fundum !"

Les étudiants suisses

Faute de facultés en nombre suffisant dans leurs régions, de nombreux étudiants suisses suivaient les cours dans les universités allemandes. Ils en ramenèrent l'organisation typique des sociétés estudiantines dites "germaniques" : la tenue de Kneipen, l'usage du Comment, l'usage de symboles et le port de signes distinctifs.

La Société de Belles-Lettres, fut créée dès 1806. On s'y préoccupait principalement de littérature. Si on y porte le sautoir et la casquette des sociétés "germaniques" (ou le béret des étudiants français), on n’y pratique pas les rites des Corps. (Site de la section genevoise de l'Helvetia. www.helvetia-ge.ch)

La Société de Zofingue est fondée en 1819. Son objectif était de travailler à l’intérêt général et de rassembler les étudiants sans tendance politique particulière. Des tensions apparurent néanmoins entre conservateurs et libéraux lors de la révolution de 1830. En 1832, des membres créèrent l’Helvetia, une société résolument libérale radicale. Tant à Zofingue qu’à l’Helvetia, on porte casquettes et sautoirs et on se réunit selon les rites des sociétés "germaniques". (Site de l'Helvetia Genevensis.)

dimanche 20 mai 2012

La cagoule au baptême montois en 1925

Sous le titre "Le baptême des bleus à l'école des Mines de Mons", Bruxelles Universitaire publie un article instructif dans son numéro du 20 novembre 1925.

Dans ce compte-rendu assez complet, nous relèverons la présence de délégations belges mais aussi - excusez du peu - de Lille et de Paris au baptême montois.

Notre attention est cependant plus particulièrement attirée par la clarté verdâtre (vraisemblablement due à une éclairage aux bougies) et l'arrivée des comitards du jury vêtus de toges aux armes de l'Ecole des Mines et de cagoules noires. Ce détail indique qu'à l'époque l'ULB n'est pas la seule université où l'on porte ce couvre-chef folklorique. (Lisez la brève : "La cagoule avant et après le baptême de 1925")

Ces tenues et cet éclairage sont destinés à impressionner les bleus, tout comme la présence d'un gendarme en uniforme et d'un bourreau moyen-âgeux et l'interprétation d'un chant funèbre.

La toge et la cagoule sont encore portées aujourd'hui lors des baptêmes étudiants de la Faculté polytechnique de Mons. (Lisez l'article : "Sous la cagoule, un Bourreau montois"). Si le jury a quant à lui fortement évolué, le carcan y fait encore son apparition...





Ce document provient
du Service Archives, Patrimoine et Collections spéciales de l'ULB.
50 avenue Franklin Roosevelt à 1050 Bruxelles.

vendredi 18 mai 2012

La cagoule avant et après le baptême de 1925

Dans cette brève, publiée dans le Bruxelles Universitaire du 20 novembre 1925, le baptême du Cercle des Sciences (dont les initiales étaient alors C.S.) est qualifié d'"initiation aux mystères de la vie estudiantine".

Mais l'intérêt de l'article se trouve dans deux autres points. D'abord, la salle de cérémonie est éclairée de bougies. Ensuite, et c'est ce que nous allons aborder, les comitards du jury (ce qu'on appellerait aujourd'hui Tribunal) portent des cagoules. Nous ne connaissons pas l'origine de cette pratique. Il faut sans doute y voir une parodie des bourreaux du moyen-âge destinée à impressionner les bleus.




 
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Nous ne connaissons pas non plus avec certitude ni la date d'apparition de ce couvre-chef dans le folklore de l'ULB ni le nom du premier Cercle à l'employer.

D'une part la plus ancienne trace connue de la cagoule date d'avant la Première Guerre mondiale. Elle figure dans un compte-rendu du Baptême des Sciences de 1913, publié dans "Le Toenia, petit torche-cul complaisant" : "C'était une chambre drapée de noir, mystérieuse, trempée d'une lumière blafarde. Effrayants, macabres, quatre juges, en cagoule, siégeaient. Un hallebardier, martial, laconique. Deux sataniques bourreaux. A son harmonium, un dominicain plaquait des accords infernaux. Une vraie salle d'inquisition, au fond de quelque sombre manoir." (in Michel Hermand, La Belle histoire du Cercle des Sciences de l'ULB, 2015.)

La trace suivante de cagoule est un dessin des Fleurs du Mâle, publiées en 1922 par le Cercle des Sciences, après la guerre donc. Il s'agit de la caricature d'un Macchabée, porteur d'une toge et d'une cagoule. Ce dessin figure à côté de "La fin du monde", un chant macchabée signé par P.Loteur, pseudonyme de Paul Vanderborght (un des initiateurs des Fleurs du Mâle).

Caricature d'un Macchabéee par Bizuth,
dans la première édition des Fleurs du Mâle (1922)

Les Macchabées se sont probablement inspiré des rites du Baptême pour leur propre folklore. Cette hypothèse semble confirmée par la présence de la cagoule au baptême des étudiants montois en 1925 également. Et surtout par l'emploi de ce couvre-chef également à l'étranger, à l'X, l'Ecole polytechnique de France, bien avant les années 1890.

Dès lors, pourquoi l'auteur de l'article de 1925 décrit-il le porte de la cagoule comme une "particularité aussi intéressante qu'instructive" ? Cela indique-t-il que le chroniqueur voit ce couvre-chef comme une innovation ? Le port de la cagoule s'était-il perdu à l'ULB, dans le ressac de la Guerre mondiale ? Si oui, qui l'a réintroduit dans les Cercles facultaires, les Macchas ? Personne ne pourra sans doute répondre à cette question, à moins de trouver de nouvelles informations dans la presse estudiantine.

Vie de la cagoule dans l'entre-deux-guerres

Lors de la Saint-Vé de 1927, soit deux ans après la chronique du baptême des Sciences, on voit des Poils guindailler et jouer des saynètes en cagoules. Il en va de même en 1929.

Saint-Vé de 1927.
Fiacre où le Docteur Wibo est condamné à la corde
pour sa défense de la "morale".


Saint-Verhaegen 1929.
Deux porteurs de cierge cagoulés entourent un cercueil.
Ce document provient
du Service Archives, Patrimoine et Collections spéciales de l'ULB.
50 avenue Franklin Roosevelt à 1050 Bruxelles
.

On sait par le Bruxelles Universitaire que, lors du Baptême de Sciences 1930, les comitards étaient "dûment cagoulés". L'adverbe "dûment" suggère qu'à cette époque la tradition du chapeau conique est (désormais) une évidence pour ce Cercle.

En mars 1931, le Bruxelles Universitaire publie en Une une caricature explicite représentant les Frères Macchabées vêtus de toges et de cagoules.

Dessin de Une du  Bruxelles Universitaire de mars 1931.
En haut à gauche, un Macchabée muni d'un clystère.

Il a dû arriver aux premières générations de Macchabées de porter la toge et la cagoule en public. Ainsi lors de la Saint-Verhaegen de 1931:

Au deuxième plan de la photo,
des Macchabées posent en toge et cagoule.
L'un d'eux porte un crâne ; un autre un clystère.

Cette photo, intitulée "Le Cercle de Médecine et son joyeux
orchestre", a été publiée dans Le Soir Illustré du 28  novembre 1931.
Elle est empruntée au site Quevivelaguindaille.be


Vie de la cagoule après-guerre

On ne dispose que de très peu d'éléments sur l'usage de la cagoule après la Seconde guerre mondiale.

Du côté des Cercles facultaires, on retrouve le couvre-chef conique sur une photo du Tribunal du Cercle Polytechnique de 1940, sur un diplôme de Bleu du Cercle des Sciences de 1941 et sur un diplôme de Bleu du CP de 1945.

Tribunal du baptême du Cercle polytechnique en 1940.
Les comitards sont cagoulés
et portent une toge noire où figurent les armes du CP.
On devine derrière eux, immenses, le compas, le marteau et la pioche
ainsi que les inititales du Cercle.

Document extrait de 125 années à l'ULB vécues par le CP.
Cercle polytechnique 1884-2009 et conservé au Service Archives,
Patrimoine et Collections spéciales de l'ULB
Diplôme de Bleu du CdS de février 1941. Transmis par Martin Pwim Span.gh.

En haut au centre, un cagoulé muni d'un glaive d'une pipe (symbole de sagesse).
A droite on reconnaît la Buse
et la mise en garde "Attanem Busam evitendam" ("en évitant cependant la Buse")


Diplôme de baptême par le Cercle polytechnique, datant de 1945.
Dans le coin inférieur droit, un comitard cagoulé.

Document extrait de 125 années à l'ULB vécues par le CP.
Cercle polytechnique 1884-2009

La cagoule est également mentionnée deux fois dans le Bruxelles Universitaire d'après-guerre. Une chronique du baptême des Bleuettes de Médecine, publiée dans le B.U. du 13 décembre 1948 en parle ainsi : "on affubla tous les comitards d'une merveilleuse cagoule rouge et d'une non moins merveilleuse robe rouge élagamment pincée à la taille par une cordelière blanche". Un autre articulet du B.U. de novembre 1954 (inspiré de celui de 1948) en parle indirectement en donnant quelques conseils pour le baptême des Bleuettes : "Les frères baptiseurs se cagouleront et leurs ombres jetteront des éclats lugubres et cruels sur les murs balafards".

Dans "L'Etudiant" (publié en 1960), un Poil décrit les baptêmes des années 1950 et explique - dessin à l'appui - qu'à cette époque les "maîtres sacrificateurs" chargés de la tonte du bleu étaient vêtus d'une blouse blanche et d'une cagoule, afin de ne pas être reconnus de bleus vindicatifs.


Dessin extrait d' Esbé, "L'Etudiant", Bruxelles, 1960.
Une scène identique à celle décrite par Esbé figure à la Une d'Epanorthose, hebdomadaire du Cercle des Sciences, pour illustrer le baptême de 1964.

Document transmis par Martin Pwim Span.gh.
"Epanorthose" du 9 novembre 1964.

Un document assez rare nous montre la cagoule portée lors d'un baptême, celui du Cercle des Sciences en 1972.

Baptême du Cercle des Sciences, 1972.
Un Poil nous dit avoir vu des Comitards du Cercles des sciences politiques sociales cagoulés lors d'une "descente d'auditoire" à la fin des années 1980. Un autre raconte avoir porté la cagoule en tant que Bourreau du Cercle de Droit en 1987.

Malgré une interruption de la tradition au moins de 1987 à 1993, les comitards de baptême du Cercle de Philosophie et Lettres ont continué à porter ce couvre-chef folklorique lors du Tribunal (et non au baptême à proprement parler) au moins jusqu'au milieu des années 1990. Il semble qu'ils soient les derniers à avoir pratiqué ce rite.

Du côté des Ordres, pour ne parler que de deux d'entre eux, les Frères Truands ont porté la cagoule lors de leurs cérémonies d'intronisation du début des années 1950 au milieu des années 1980. Quant à eux, les Macchabées la portent encore de nos jours, lors de leurs réunions intimes.

Dans les autres Facultés

A Liège, la cagoule est encore portée de nos jours lors du Baptême des Sciences.

A Mons, en Polytech, relate un Poil de la Cité du Doudou, les Bourreaux apparaissent pour la première fois lors du méchoui de bleusaille à la fin de la première semaine. "C'est une soirée très festive et très joyeuse ou le bleu commence a se sentir à l'aise. A une heure précise, tous les chants cessent, les Poils se taisent, les Bleus doivent se regrouper... Les Bourreaux arrivent à la lumière des torches... Les Bourreaux sont cagoulés pour symboliser l'exécution des hautes œuvres qui consistent à "noyer dans la bière la dépouille du bleu et à donner vie au nouveau poil". A ce titre, les Bourreaux sont les véritables organisateurs, en ce compris la préparation de la salle de Baptême. La fonction de Bourreau est généralement réservée à des élèves de dernières années sauf un d'avant dernière année - lequel sera "chef Bourreau" l'année d'après."

Un autre Poil montois explique qu'il y a toujours des cagoules aux FPMs, ISIMs, ISIC et FUCaM, le but des Bourreaux étant de veiller à ce que les Poils et les Comitards respectent une certaine discipline et gardent une attitude correcte à l'égard des Bleus pendant le Baptême, tout en créant une atmosphère impressionnante.

Il y a eu des Bourreaux dans les Baptêmes namurois au moins de 1986 à 1991. Et il semble que la cagoule soit encore portée par des Bourreaux à Louvain-La-Neuve dans certains cercles, selon les années. Dans ces deux villes universitaires, les objectifs poursuivis sont les mêmes qu'à Mons.

mardi 8 mai 2012

Le Caïman

Dans la brève intitulée "Les Sauriens : une chanson, un banquet et un punch" , nous évoquions le Caïman, mentionné dans la chanson "La Buse". D'après 1909 - 1934, L'université de Bruxelles (publié en 1934), le Caïman aurait été le plus célèbre des Sauriens tandis que, selon le Bulletin de l'UAE (de février 1963), il aurait dirigé le Cercle des Nébuleux vers 1910.

Une biographie pour le moins sommaire... que J.n V.n d. V.l, un vieux Poil, est gentiment venu compléter d'un portrait du Caïman, publié en 1908 dans l'Almanach des étudiants libéraux de Gand. Non seulement ce sympathique portrait - que nous vous livrons in extenso - ne dévoile pas le vrai nom du Caïman et ne dit rien des Nébuleux ni des Sauriens mais il ajoute un nouveau mystère : le Caïman aurait été parmi les fondateurs de l'Ellipsoïde, une autre société intime de tonneau dont nous reparlerons...

Le Caïman in l'Almanach des étudiants libéraux de Gand, 1908.

"Le triste et lacrymatoire reptile est né d’un père qui possède une excellente cave de Bourgogne et qui n’a aucun soin de son trousseau de clefs. Le lecteur judicieux en déduira illico la ligne de vie du Caïman et son sport favori. [...]

Le Caïman se compose de deux échalas sur lequel est monté un torse long comme un jour sans pain, dominé par un profil en lame de couteau. Comment dans un faciès aussi étroit, le Caïman est arrivé à loger sa vaste bouche aux lèvres sardoniques, cela est un mystère troublant. Lui prétend qu’en bon ingénieur, il doit avoir la gueule bée et le profil long. Toujours est-il que notre ami bénit chaque jour le Ciel de l’avoir doté de cet orifice, dont la vaste envergure permet l’absorption simultanée de prodigieuses quantités de victuailles. Ce gouffre béant, sans cesse contracté par un méphistophélique sourire, émet avec chaque mot un ricanement bref et rauque, et s'il prenait fantaisie à son détenteur de porter la cape rouge et l'épée, je vous garantie qu'il la ferait, la pige, à tous les Méphisto du monde.

Pour le moment, le Caïman se contente de le remplir, cet antre, de boissons alcooliques et diverses. Il a mis à ce sport toute son activité et son intelligence, qui sont proportionnées à sa soif, et après avoir été l'organisateur des guindailles du C. P., le fondateur du Schuck-Club, le 1er pompier de l'Ellipsoïde et avoir reçu la Médaille d'Or du Gouvernement pour sa thèse : "Ars degueulandi in bona societate", il a installé dans son propre domicile le Caïman Bar, qui a failli faire fortune, et qui par fortune a fait faillite. La véritable raison de ce malheur ne réside pas dans une mauvaise administration, non, le Caïman en est incapable ; le hic, c'est que le père Caïman a fait changer la serrure du cellier.

Tout ceci n'empêche pas l'ami Caïman d'être depuis, trois ans le pilier du Cercle Polytechnique, et d'y déployer une vertigineuse activité. Dès que son nez, expert flaire une réception quelconque à l'horizon, on peut être sûr de lui : rien ne l'arrêtera. Je voudrais bien vous dire le véritable nom du Caïman, mais je l'ai oublié.

Oeuvres et distinctions honorifiques de Caïman :

1885. Il naît et dit : A boire !
1886-190… Il continue. Déboires divers
1905. Admission à l’unanimité au sein de l’Ellipsoïde sur présentation de la thèse :
Quomodo Cibendum est (con comento). Lamertin, in-8°, épuisé
1906. Médaille d’Or précitée.
Manifestation de reconnaissance des cabaretiers du Quartier de la Putterie.
Perte de son plus sage.
Il est décoré des palmes académiques.
1907. Le 27 janvier, à 21 heures, le Caïman n’est pas encore en état d’ébriété (Havas).
Revue de l’Université : Théorie de la capillarité et plus spécialement du mal aux cheveux.
Il essaye, en vain, d’entrer comme vérificateur chez Cusenier.
Le 1er décembre : il me paye un bock."

samedi 5 mai 2012

Chez Moeder Lambic

Jusqu'à la fin des années 1950 au moins, de très nombreuses vadrouilles - et notamment celle de la Saint-Verhaegen - se sont achevées à l'aurore chez Moeder Lambic, au Bois de la Cambre. Ce qui représentait une belle trotte depuis le centre-ville, à une heure où les trams ne circulent plus (ou pas encore). De quoi dégriser et avoir besoin d'une soupe à l'oignon.

La tradition de la soupe à l'oignon le jour de la Saint-Verhaegen a perduré jusqu'à la fin des années 1990. Depuis, les rots parfumés n'ont, semble-t-il, plus reçus les ovations qu'ils méritent.

La "maison de bières" Moeder Lambic, 
vue depuis la chaussée de Waterloo.
Carte postale, 1907.

Moeder Lambic fin des années 1920 - début des années 1930.
L'estaminet s'est agrandi vers la droite.

L'estaminet vu depuis le Bois de la Cambre.
Carte postée le 28 juillet 1906.

L'estaminet vu du Bois de la Cambre.
Cette carte postale date sans doute du début des années 1920.

L'estaminet vu du Bois de la Cambre.
Cette carte postale date sans doute de la fin des années 1920.

Cette photo a été prise à l'intérieur du Moeder Lambic.
Elle daterait du tout début des années 1950.

Compte-rendu de la Saint-V 1925

"Compte-rendu succinct et laconique des grandes et magnifiques fêtes de la St. Verhaegen de l'an de grâce 1925".

C'est sous ce titre à faire pâlir n'importe quelle rédaction du globe que Bruxelles Universitaire (qui n'a peur de rien) a décrit, le 7 décembre 1925, les moments forts de la Saint-Vé : le discours du président de l'Assemblée générale contre les manchaballes, le monôme (ce "long et ondoyant cortège" qui part de l'université, rue des Sols, pour aller effrayer les Bourgeois) et le punch indigeste.



Ce document provient
du Service Archives, Patrimoine et Collections spéciales de l'ULB.
50 avenue Franklin Roosevelt à 1050 Bruxelles.

Programme de la Saint-Verhaegen 1925

Ce programme, publié en Une du Bruxelles Universitaire du 20 novembre 1925, nous donne un aperçu des activités de la Saint-Verhaegen. On y retrouve le fameux monôme et le verre chez Moeder-Lambic au Bois de la Cambre.



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mardi 1 mai 2012

Echos et potins

Ces "Echos et potins" ont été publiés dans le Bruxelles Universitaire du 10 février 1924. Cette chronique détaille la vie des Poils de l'époque. Leurs noms sont pour la plupart tombés dans l'oubli ; nous ne donnons donc qu'un extrait de la rubrique... où l'on retrouve le fameux Janson et le fils de Gaspar, patron du célèbre estaminet du Diable au Corps.

Assez longtemps, les Poils s'apostrophaient par un simple "camarade". On retrouve ce terme de l'argot poilique dans cette chronique et dans les autres articles du B.U. : il précède souvent le nom des Poils cités et est régulièrement abrégé "cam.". C'est probablement mai 1968 qui mit fin à cette habitude, le terme camarade ayant pris un sens politique. Nous avons ainsi vu une carte de convocation à l'assemblée générale du Cercle Solvay, émise après les événements de 68, où le mot "camarade" était clairement barré.

Argot poilique encore mais cette fois sous forme écrite : le B.U. rend illisibles les noms des camarades en remplaçant les voyelles par des points. C'est bien entendu de l'humour : les patronymes étant parfaitement transparents.

La scène nocturne qui illustre le titre de la chronique est dessinée par Jean Dratz. Bizarrerie due au maître, deux des Poils ont perdu la tête, remplacée par un O pour l'un et par un T pour l'autre.

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